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Chronique

L'Interlocutrice, de Geneviève Peigné

Pendant dix-huit mois, Odette, frappée par une variante de la maladie d’Alzheimer, ne parle presque plus. Après sa mort, sa fille Geneviève découvre qu’en revanche elle s’était mise à écrire : une sorte de journal de maladie sans cesse recommencé, griffonné dans les marges des romans policiers qu’elle adorait. 
2h téléphoné à Gégé toute la nuit jusqu’au matin Oui Il faut que je reste dans cette grande pièce que je connais mal 2 jours et 2 nuits 10h ¼ Je ne sais même pas où on mange Je ne sais pas où sont les aliments dans cette chambre

Mettre la crème rose hydratante ce soir au coucher

On m’appelle pour le dîner Non
L'interlocutrice - couverture
Non - c’est le dernier mot du journal déstructuré d'Odette, fait de retours en arrière et de répétitions incessantes. Pendant ces dix-huit mois, Odette relit les mêmes 23 romans, et y inscrit ses pensées les plus prosaïques (“faire pipi à 11h ½”), ses douleurs et ses angoisses (“j’en ai si mal que j’en pleure tout le temps j’en ai marre d’avoir si mal je pleure”), son nom aussi, souvent, comme pour lutter contre l’oubli de cette vérité là, essentielle.

Quand elle n’écrit pas, Odette souligne des phrases, des morceaux de dialogue, semblant trouver dans les personnages d’Agatha Christie ou de Simenon des doubles transitoires. “Je vieillis”, souligne-t-elle dans Quand Mario reviendra d’Exbrayat. Plus loin, à un personnage qui annonce qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps, elle répond : “Si Si Moi au moins 20 ans à vivre”. Puis corrige lors d’une relecture : “Non 10 ans”.

Aussi dépouillées que soient les notes d’Odette, elles permettent à sa fille de maintenir l‘illusion de la présence de la disparue. Geneviève Peigné n’évoque la relation entretenue avec sa mère qu’avec beaucoup de pudeur et de retenue, mais on devine justement dans les silences certaines difficultés, certaines divergences, les traces de la culpabilité et du regret de n'avoir pas plus parlé lorsque c'était possible.
Leur principal point commun, le seul peut-être, était l’amour de la lecture, insufflé à la fille par la mère institutrice. C’est précisément cette passion commune qui permet à la relation mère-fille de perdurer, par-delà le mur de silence que constituent la dégénérescence cérébrale puis la mort.
La plupart des volumes annotés par Odette portent le logo mythique de la collection “Le masque et la plume”. Une plume passe au travers de l’orbite du masque noir : c’est précisément ce que fait Odette qui, par l’écriture, brise sans vraiment le savoir la frontière établie entre elle et les autres par sa maladie.

L’Interlocutrice contient aussi le récit de sa propre genèse. Geneviève Peigné trouve les écrits d’Odette peu de temps après sa mort, mais le doute subsiste longtemps quant à la façon de les utiliser. Les garder pour soi, d’abord, puis tenter de les communiquer à d’autres. Geneviève Peigné prête les mots de sa mère à des comédiennes, puis à un dramaturge, mais n’en est jamais satisfaite. Pour rendre justice à Odette, il ne faut pas seulement lui donner une voix ; il faut considérer ses écrits comme ceux d'une véritable auteure, et les faire passer à la postérité.
L'Interlocutrice est ainsi conçu comme une célébration “des pouvoirs de la lecture, de l’écriture”, de leur capacité à permettre le contact entre auteur et lecteur. Un projet qui porte en lui-même son propre échec, puisque les mots d'Odette, qui s'étiolent petit à petit, ne peuvent accéder au statut d'oeuvre que par l'intervention de Geneviève. C'est cette faiblesse-même, parce qu'elle traduit l'effacement provoqué par la maladie d'Alzheimer, qui rend paradoxalement la démarche de Geneviève Peigné si poignante et si universelle. 

 
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