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Chronique
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Littérature et écologie #2 : Sans l'orang-outan

Les auteurs de science-fiction ont mis, depuis longtemps, les problématiques écologiques au coeur de leur démarche. De René Barjavel à Alain Damasio en passant par J.G. Ballard, tous ont régulièrement dénoncé l’impact de nos modes de vie sur l’état de notre planète. Mais en dehors de ce genre littéraire spécifique, les romans traitant frontalement d’écologie restent assez rares.

A l’occasion de la COP21, nous vous proposons de voir si écologie et littérature font bon ménage, au travers de romans publiés en France ces dernières années.
Couverture Sans l'orang-outan
A la Bpi, niveau 3, 840"19" CHEV.E 4 SA
Qui aurait pu le croire ? On nous avait bien mis en garde contre la grande vague d’extinctions qui caractérise l’anthropocène, mais nous préférions fermer les yeux. Certes, le dodo, le tigre de Tasmanie, le raton laveur de la Barbade et le quagga nous ont déjà quittés, mais cela ne nous empêchait pas de dormir la nuit. Pas une larme non plus pour Nyctimene sanctacrucis, Megalomys desmarestii ou Potorous platyops. Mais ce cher Pongo pygmeus, l’orang-outan, notre cousin, notre frère ? Voilà qui ne pourra laisser personne indifférent.

Albert Moindre, en tout cas, est particulièrement touché. Personnage récurrent de l’oeuvre d’Eric Chevillard, qu’on a croisé, entre autres, en biographe de Dino Egger, en écrivain-voyageur raté dans Oreille rouge et en jeune mort dans Juste ciel, Moindre est cette fois propulsé gardien dans un zoo où, précisément, Bagus et Mina, dernier couple d’orangs-outans, viennent de s’éteindre, victimes d’un stupide rhume. Alors Moindre, comme le monde entier, cherche l’orang-outan partout. On pensait à peine à lui, mais son absence, soudain, devient un poids insurmontable. On aimerait le voir, le croiser ; ne le rencontrait-on pas, hier, aux terrasses des cafés, dans les boulangeries et dans les files d’attente des cinémas ? Moindre ne sait plus vraiment, mais constate tout de même amèrement qu’il n’y est plus.

L’objectif de Chevillard est-il à proprement parler d’éveiller les consciences en matière d’écologie ? Le mot n’est en tout cas pas prononcé, pas plus que ne sont évoquées les causes de la disparition de l’orang-outan. Déforestation et changements climatiques passent à l’as, mais brillent eux aussi par leur absence. Chez Chevillard, la disparition de Bagus et Mina paraît être le fait d’un coup du destin contre lequel il est impossible de lutter, et il semble d'abord qu'il s'agisse simplement d'une occasion supplémentaire, pour l'auteur, de déployer les trésors d'inventivité et l'humour absurde qui font sa marque de fabrique.

Pourtant, tout comme l’orang-outan, la préoccupation écologique se trouve dans les creux du récit. Chevillard traite certes la question avec sa fantaisie habituelle, imaginant des “dysfonctionnements remarquables” et remarquablement loufoques consécutifs à la mort des grands singes. La catastrophe guette, mais est encore envisagée avec une certaine légèreté : “la chaîne des relais est rompue, le seau n’arrive plus à l’incendie, la fiancée attend sa bague, on cherche partout l’éponge et le sel qui ne sont pas dans la cuisine et ne sont pourtant plus dans la mer. Nous allons payer cher notre désinvolture, je prévois de profonds bouleversements.”

N’est-ce pas une façon de souligner notre tendance à ne pas prendre suffisamment en compte les avertissements liés à l’évolution du climat, à ne pas voir dans les petits troubles d’aujourd’hui les grands chambardements de demain ? Plus loin, les bouleversements ont bien lieu, et Sans l’orang-outan prend des airs de récit d’anticipation apocalyptique. Le monde se délite, l’organisation sociale se casse la figure. On rit déjà beaucoup moins. Comme Chevillard ne fait jamais les choses à moitié, on est même face à une fin du monde particulièrement corsée, rude. Mais là encore, pas d’écologie, du moins pas explicitement. On y pense, encore et toujours, ne serait-ce que parce que le genre que Chevillard pastiche ici est familier de cette problématique. Mais jamais les personnages du récit, tout occupés à leur survie personnelle, ne remettront leurs modes de vie en question. C’est ce qui fait de Sans l’orang-outan un des romans les plus graves de Chevillard : l’humanité y court à sa perte sans jamais sortir de son dramatique aveuglement. .
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