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L'oiseau de Jakuta Alikavazovic

Un oiseau noir au bec jaune vu d'en haut
© Delphine Nicolas, Bpi
Donnés, achetés ou trouvés, les objets sont chargés de souvenirs et d’émotions. L’écrivaine Jakuta Alikavazovic présente un objet qu’elle a choisi en lien avec son roman L’Avancée de la nuit, publié aux éditions de l’Olivier.
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« Paul tombe amoureux d’Amélia. Amélia tombe amoureuse du monde. Elle mettra une vie à admettre que le monde la révolte et que c’est plutôt Paul qu’elle aime, ou qu’elle aimait – le temps n’a que peu d’importance car le passé et le présent finissent par se confondre. L’Avancée de la nuit est une histoire d’amour. L’un de ces amours qu’on dit impossibles – et qui est pourtant tout ce qu’il y a de plus concret. Pour ces amants, leur amour est le champ des possibles tout entier. Il est aux dimensions du monde. Fuir, puis se retrouver, c’est une belle façon d’en faire le tour.

Dans un roman, il y a les routes terrestres, celles qui apparaissent clairement, balisées par les chapitres, les numéros des pages, la table des matières : des étapes que nous connaissons bien et auxquelles nous nous fions pour nous mener du début au dénouement. Elles ne nous trahiront jamais, elles appartiennent au roman, elles en sont à la fois le terrain et les sentiers. Et puis il y a des chemins secrets. Des voies aériennes. L’Avancée de la nuit est un livre discrètement traversé par les oiseaux. En photographie, d’abord ; puis en cage ; et, enfin, en vastes nuées que rien n’arrête. Comme rien n’arrête la vie.

Cette bougie m’a été ramenée du Portugal par des amis chers. Elle me plaît tant que je ne sais pas si je l’allumerai un jour : pour le moment, c’est donc plus un oiseau qu’une bougie. Un merle au potentiel éclatant. J’ai lu quelque part que, dans un roman, l’héroïne ou le héros est voué à disparaître, d’une façon ou d’une autre ; et que sa combustion, durant les pages, produit la lumière qui nous permet de poursuivre la lecture. C’est ainsi que j’en suis venue à voir Amélia, cette femme qui ne tient pas en place, un peu renard, un peu oiseau. C’est à elle que je pense quand je regarde ce merle, qui me semble pensif plutôt que moqueur, comme s’il réfléchissait à sa vocation lumineuse. Si je l’allume un jour, je ne pourrai m’empêcher de penser à cette héroïne et au temps que j’ai passé en sa compagnie. »

Jakuta Alikavazovic
Article initialement paru dans De ligne en ligne n°25
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