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Mercredi, de Marie-Hélène Lafon

Un garçon fronce les sourcils dans un champ boueux
Joseph, photographie de Jérôme Brézillon © Tendance floue
L'œuvre de Marie-Hélène Lafon s'enracine dans sa terre natale, le Cantal. À partir d'une photographie qui lui a été proposée, elle a écrit cette courte nouvelle.
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« Le bois est plein de bêtes ; on le sait on le voit, des chasseurs le disent. On voit les bêtes à certaines heures quand elles sortent ; les chevreuils sortent, les renards, les sangliers ; les bêtes ont l’habitude des hommes qui travaillent dans les champs avec des tracteurs et des engins énormes. Les enfants ne voient pas les bêtes du bois parce qu’ils sont déjà couchés ou pas encore levés quand elles sortent, les enfants les devinent seulement et on sait qu’elles sont là, dans le bois, au fond.

Il ne rentre pas dans le bois, il ne s’y enfonce pas, et il reste loin du bord. Il préfère le champ, le champ du Crozet surtout. Il sait que c’est à eux, à son père et à son oncle. Il y monte pour jouer l’après-midi, le mercredi, en hiver, c’est juste derrière la maison mais le chemin grimpe vite et on se sent comme au bord du ciel, très loin. Il préfère aller au Crozet seul.

Il prend ses bottes, les vertes, elles sont hautes et encore presque neuves, il les a eues pour Noël ; avec d’autres cadeaux ; mais il avait surtout demandé ces bottes qu’il avait vues chez Gamm Vert en allant avec son père chercher des produits ; elles étaient très chères mais son père avait dit qu’il pourrait les avoir pour Noël.

Le mercredi il monte au Crozet, il le dit à sa mère et il s’en va. Il emporte le lance-pierres pour avoir l’air de jouer à un jeu normal, comme ça on ne lui pose pas de questions, on le laisse tranquille. Mercredi dernier il faisait presque chaud déjà, on se serait cru en avril. Il a joué à moudiller ; c’est un mot de son oncle et de son père et un jeu d’hiver pour lui tout seul ; un jeu de bruit. Moudiller c’est se planter, les jambes un peu écartées, mais pas trop, les deux pieds bien à plat, à l’endroit où les roues des engins ont laissé les traces les plus larges dans la terre molle et grise ; il est là, il regarde autour de lui, il faut être seul pour bien s’entendre ; et ensuite il appuie, de tout son corps, il appuie et il s’enfonce, la terre l’avale, avec un bruit gras et jaune qui ne ressemble à rien de connu ; un bruit de bête large. Avec ses nouvelles bottes hautes il peut s’enfoncer plus longtemps, des deux pieds, se sentir vraiment pris, comme mordu par le froid de l’intérieur du corps de la terre ; il faut savoir s’arrêter, juste à temps, pour que la boue ne rentre pas dans les bottes par le haut, il ne faut pas que le pantalon soit touché et taché, il ne faut pas laisser de traces, aucune, il faut savoir s’échapper, retirer un pied, puis l’autre, à tour de rôle, sans perdre l’équilibre, sans être éclaboussé ; c’est à ce moment-là que le bruit est le plus fort, comme une plainte ou un appel de monstre marin, de baleine, la baleine du Crozet.

Avant de rentrer il nettoie les bottes sur l’herbe au bord du chemin, il les essuie avec des mouchoirs qu’il a emportés ; il jettera les mouchoirs sales dans la grosse poubelle en arrivant à la maison ; personne ne doit savoir pour la baleine du Crozet.

Ce mercredi, il y avait un homme là-haut ; on le connaît, on le voit souvent, il est photographe à Paris il fait des photos c’est son métier. Ensuite il en a envoyé sept ou huit, les parents étaient contents, ils vont en encadrer deux. Tant mieux. Lui, il a rien dit, mais sur la photo il est coupé et on voit même pas les bottes. »

Marie-Hélène Lafon
Texte initialement paru dans De ligne en ligne n°16
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