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Chronique

Pas Liev, de Philippe Annocque

Depuis une dizaine d'années, Philippe Annocque construit une oeuvre exigeante, bourrée de références littéraires, qui évite pourtant toujours l'écueil de l'hermétisme. Dans son dernier roman, Pas Liev, publié fin 2015 par Quidam éditeur, Annocque donne vie à un anti-héros au bord du gouffre, héritier de Kafka et de Beckett. 
Pas Liev - Philippe Annocque - Couverture
A la Bpi, 840"20" ANNO 4 PA
Dès le début de Pas Liev de Philippe Annocque plane le spectre de K., le héros du Château de Kafka. Pour rafraîchir vos souvenirs : celui-ci arrive au début du roman dans un village sans nom, gouverné par un château distant et fermé, et se présente comme le nouvel arpenteur, engagé par les autorités. Suite à ce qui semble être une série de malentendus, on signifie pourtant à K. que sa présence au château n’a jamais été requise.

Liev, lui, arrive à Kosko où il doit devenir le nouveau précepteur. L’accueil qui lui est fait est plus cordial que celui réservé à K. ; cependant, on lui fait vite comprendre que les enfants qu’il devait prendre en charge… Ne se trouvent pas au village. Au chômage technique, Liev est employé, de temps à autre, à recopier des factures - une tâche qui n’est pas sans rappeler, elle non plus, la bureaucratie stérile que l’on retrouve partout chez Kafka.
Pour autant Liev trouve à s’occuper, entre Magda, qui lui met le grappin dessus sans qu’il sache très bien comment tout a commencé, et Mademoiselle Sonia qui, dirait-on, voudrait l’épouser. Et puis, finalement, on lui demande des leçons et des exercices, même s’il ne les donnera jamais directement aux enfants qui est censé éduquer...

Tout ne va pas si mal et pourtant il semble peser sur Liev, dès les premiers instants, un soupçon. Sur son nom, sur son être. Il suffit que Liev se présente pour que ses interlocuteurs semblent saisis d’un doute. Ce n’est pas simplement que le nom de Liev est curieux, c’est que Liev n’est peut-être tout compte fait pas Liev. Ou que Liev ne se sent pas assez Liev.
Le doute s’immisce partout : dans le recensement des sensations, dans les souvenirs, dans la perception du passage du temps même. A force, il finit par s’apparenter à une certaine forme de folie, une déperdition totale et anxiogène de l’identité. Liev se perçoit comme instable, incertain. Un simple changement temporaire d’apparence peut suffire à nier son être :
 
Ils ont apporté des vêtements parce que Liev ne pouvait pas y aller dans cette tenue. Les vêtements, c’était son pantalon dont la poche avait été grossièrement recousue, Liev l’a reconnu, mais la veste n’était pas la veste de Liev. Elle n’était pas assortie au pantalon. Du coup même le pantalon de Liev n’était plus vraiment le pantalon de Liev puisque ce n’était plus le pantalon du costume de Liev. Liev dans des vêtements qui n’étaient pas vraiment les siens était-il encore Liev ? Il avait l’impression de n’être pas Liev.
Une sorte d’angoisse existentielle qui a autant à voir avec Kafka qu’avec Beckett, et que Philippe Annocque parvient à faire entendre sans aller trop loin dans l’opacité métaphysique. Liev est pourtant bien frappé, pourrait-on dire, et son incapacité à se reconnaître lui-même dérive assez naturellement vers la démence - une démence peut-être bien meurtrière, comme nous le découvrons dans un final renversant. Mais le récit n’en devient pas pour autant fumeux ou nébuleux ; Annocque pèse chaque mot, distillant le malaise sans verser dans le délire. Aussi radicale et frénétique que soit la quête d’identité de Liev, elle garde toujours un lien avec nos propres doutes existentiels, et cette injonction si simple et pourtant si difficile à mettre en application : “Connais-toi toi-même”
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