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Enseigner le reportage

Après avoir été journaliste pendant trente ans, notamment à Libération, Nicole Gauthier dirige à présent le Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ) de l’université de Strasbourg. Dans cette école, l’une des quatorze à être reconnues par l’État, l’enseignement du reportage repose avant tout sur les fondamentaux du métier : observer, décrire, questionner, pour aiguiser le regard.
Une des épreuves d’entrée au CUEJ consiste à visionner une courte vidéo. Le candidat mobilise ses capacités d’observation, puis décrit ce qu’il a vu. Pendant les deux ans de la formation, ces capacités seront sans cesse développées. « L’observation, la description, cela s’apprend, il y a des exercices. Nous montrons un document aux élèves et nous essayons de déterminer ce qu’ils ont vu. Ensuite, nous leur expliquons comment voir ce qu’ils n’ont pas vu », raconte Nicole Gauthier.
Ce sens de l’observation doit être associé à un questionnement permanent. « Les étudiants doivent toujours se demander : “Suis-je bien sûr(e) de ce que je vois, et de bien l’interpréter ?” Nous les sensibilisons également à la part de subjectivité du témoin. Ce n’est pas parce quelqu’un est témoin de quelque chose que ce qu’il croit avoir vu est la vérité. Il faut toujours se méfier de ce que l’on voit soi-même et de ce que l’on nous dit avoir vu. »
 
Elèves journalistes en reportage
Élèves journalistes en reportage © CUEJ

La belle découverte du terrain

Ainsi avertis, les étudiants sont envoyés sur le terrain. En première année, ils explorent leur environnement immédiat, les quartiers de Strasbourg. « Le reportage s’apprend aussi là. Il s’agit d’essayer de voir l’invisible, ce qu’il y a derrière les évidences. C’est une école du regard », précise Nicole Gauthier. La deuxième année, les élèves partent un mois dans un pays étranger dont, la plupart du temps, ils ne maîtrisent pas la langue. Des étudiants locaux servent alors de « passeurs » pour écouter et comprendre le pays d’accueil. Si l’environnement et la temporalité sont différents, dans les deux cas, les mêmes instruments intellectuels et professionnels sont mis en œuvre. Aux étudiants d’être attentifs à ce qu’ils voient, aux personnes qu’ils rencontrent. « La belle découverte du terrain, c’est la découverte de personnages », selon Nicole Gauthier.
 

Surprendre le lecteur

La collecte d’informations doit être la plus riche possible. Nicole Gauthier donne souvent ce conseil à ses étudiants : « Si vous n’en savez pas plus que ce que vous racontez au lecteur, c’est que vous n’avez pas suffisamment d’informations. Il faut avoir beaucoup de matière pour raconter une histoire, maîtriser le récit et nouer le fil de l’intrigue. » Là, peut advenir le plaisir du lecteur découvrant quelque chose qu’il ne soupçonne pas. Nicole Gauthier se souvient ainsi du reportage d’une de ses élèves : « Ils faisaient des portraits de quartier. Une étudiante travaillait sur la Plaine des Bouchers, une immense zone d’activités au sud de Strasbourg. Elle a choisi de rencontrer non pas ceux qui y travaillaient mais ceux qui y habitaient : vigiles, squatteurs, etc. C’était passionnant ! Ce qu’elle a raconté, personne ne l’avait jamais vu, et personne ne le verra peut-être jamais plus. »

 
Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne.
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