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Analyse

Une bibliothèque pour recharger ses batteries

L’arrivée massive et soudaine de migrants  en France a récemment fait l’actualité et suscité beaucoup d’émotions. Les bibliothèques, pleinement intégrées dans la cité, sont directement confrontées à l’accueil des migrants. Quels sont leurs besoins, quel accueil leur réserver, quels services leur offrir ?

Nous avons choisi dans cet article de parler de "migrants" parce que ce terme, même s'il n'est pas dépourvu de connotations, permet de désigner des personnes en situation de migration sans induire de qualification juridique ou économique.
Après la dissolution des camps de Sangatte à l’été 2014, la médiathèque de Calais a vu arriver de très nombreux migrants venant essentiellement pour trouver des réponses à des besoins primaires : l’accès à un branchement électrique pour recharger leurs portables, aux sanitaires et à un point d’eau, à une connexion Internet. Une demi-heure après l’ouverture de l'établissement, des files d’attente se formaient devant les toilettes, les prises électriques étaient toutes occupées et le cahier de réservation des quinze postes Internet était plein. C’est donc toute l’économie de vie de la bibliothèque qui s’est vue bousculée par la présence des migrants.

Bénédicte Frocaut, directrice du réseau de lecture publique de la ville de Calais, salue l’implication de l’équipe de la médiathèque, unanime dans sa volonté d’appliquer, malgré cette situation très particulière, les principes de la Charte de l’Unesco : faire vivre une bibliothèque ouverte à tous les usagers quels que soient leurs besoins, faire en sorte que cohabitent, dans un même espace, les usages spécifiques des migrants et ceux plus documentaires du public habituel de la bibliothèque. Cette cohabitation n’allait pas de soi, mais la médiation de l’équipe a permis aux lecteurs habituels d’exprimer leurs réticences et donc de les surmonter en partie.
dessin de Laura Genz
En charge. Migrants de la Chapelle, 5 juillet 2015
Depuis juin 2015, Laura Genz dessine quotidiennement parmi les migrants, sur les campements (La Chapelle, Pujol, Austerliz…) ou lors de manifestations. À ce jour, elle a réalisé plus de 200 dessins à l’encre de chine qui témoignent du quotidien de ces personnes. © Laura Genz


Se réorganiser pour répondre à l’urgence

Un jour, un incident entre deux migrants d’origines différentes a dégénéré et contraint la bibliothèque à faire appel aux forces de l’ordre puis à fermer. L’équipe a mis à profit cette fermeture d’une semaine pour se réassurer dans ses objectifs : travailler à la coexistence des usages et des publics. Cette réflexion s’est traduite notamment par des agencements spécifiques permettant de baliser un peu mieux les pratiques : certaines prises ont été obturées, d’autres ont été explicitement dévolues à la recharge des batteries de portables ; des pictogrammes ont été apposés pour indiquer, par exemple, les utilisations licites et illicites des toilettes ; des rayonnages ont été déplacés pour assurer une juxtaposition des usages. Le rappel des règles de fonctionnement a été affiché en anglais… Cette réorganisation a été respectée.

Un an après, la crise est passée. Les services de la mairie ont proposé un accueil de jour aux migrants dans le centre Jules Ferry, un ancien centre de loisirs excentré. Les migrants se sont déplacés du centre-ville vers ce nouveau lieu et le campement de fortune, la « jungle » qui le jouxte. Les rares migrants qui fréquentent toujours la bibliothèque utilisent ses collections ou ses connexions Internet.



Aller au-devant de toutes les populations vulnérables

Pour autant, la réflexion engagée se poursuit. Elle prend une forme originale avec le partenariat de Bibliothèques Sans Frontières : la mairie de Calais a acquis les Idea box proposées par cette association. Ces grandes boîtes colorées et ingénieuses contiennent pour certaines des livres, pour d’autres des tablettes et liseuses, ou encore des jeux de société, des DVD et lecteurs de DVD. Elles permettent de sortir des murs de la bibliothèque pour aller au-devant des populations qui n’auraient pas forcément l’idée, ou le temps, ou l’occasion d'y venir. Pour les trois partenaires, l’association, la mairie et la bibliothèque, il est important que cette médiation s’adresse à l’ensemble des populations vulnérables de la ville de Calais, qu’il s’agisse de migrants ou non. La problématique des publics migrants a donc permis de réfléchir bien au-delà de la question de ce public particulier.

Pour la plupart des bibliothèques, la question des migrants se pose différemment : leur présence est moins massive et leur volonté d’intégration plus forte. Les migrants de Calais, eux, ne souhaitent pas, en général, rester en France.


Trouver des réponses adaptées

La coexistence paisible des usages et des usagers demande un travail particulier de la part des bibliothécaires. Dans la bibliothèque Kris Lambert à Ostende, en Belgique, Marine Vandermaes et son équipe ont repéré les « zones à conflits », réorganisé l’agencement des espaces pour favoriser la cohabitation des usagers et créer d’autres dynamiques. La bibliothèque Vaclav Havel, dans le 18ème arrondissement de Paris, a mis en place des actions spécifiques visant directement le public migrant : développement de la communication visuelle, fiches d’inscription en français facile, en chinois, en arabe, en farsi, visites de la bibliothèque avec un migrant qui fait office de traducteur, cours de français langue étrangère (FLE), cours d’alphabétisation en farsi, atelier de FLE hebdomadaire –  « la parlotte » – bientôt relayé par la « speakote », son équivalent en anglais… Autant d’initiatives passionnantes qui n’occultent pas les difficultés rencontrées, par exemple, durant les deux mois qui ont suivi l’expulsion du camp de Pajol et qui ont conduit les migrants à camper sur la place devant l’entrée de la bibliothèque.

D’une bibliothèque à l’autre, de Montreuil à Vénissieux en passant par Plaine Commune ou Florennes en Belgique, on retrouve souvent les mêmes propositions : mode d’emploi de la bibliothèque en langues d’origine ; bibliographies des collections d’ouvrages ou de films dans ces langues ; visites des bibliothèques présentant les collections, les services et les usages ; outils d’autoformation ; cours d’alphabétisation ; cours de français langue étrangère ; ateliers de conversation ; permanences d’écrivains publics. À la Bpi, en partenariat avec France terre d’asile, des permanences d’information sur le droit des étrangers et des mineurs isolés en langue persane ont été mises en place depuis juillet 2010.

 

dessin de Laura Genz
The French Class. Migrants d'Austerlitz, 5 juillet 2015 © Laura Genz

Une offre large, pour tous

Si les ateliers de FLE s’adressent bien sûr aux non francophones, il ne faut pas oublier que leur public est extrêmement divers : migrants bien sûr, mais aussi étudiants, retraités ou voyageurs désireux d’améliorer leur communication orale en français. La diversité sociale et linguistique des locuteurs participe de la richesse des échanges et de l’intégration possible des migrants présents. Ainsi, dans l’espace Autoformation de la Bpi se côtoient des primo-arrivants rassurés de trouver leur langue d’origine comme appui pour apprendre les rudiments du français et des usagers apprenant aussi bien l’anglais, le japonais, le lakota, que l’informatique ou le code de la route. C’est donc dans le cadre d’une offre large, proposée à tous, que s’intègre le français langue étrangère. Cette diversité s’avère non seulement passionnante mais aussi apaisante et efficace en matière de gestion de conflits.

Cécile Denier et Catherine Revest, Bpi

Article paru initialement dans de ligne en ligne n° 19

Bonjour Le texte dont vous ne gardez que le titre se réfère à une situation bien particulière, à laquelle sont confrontées les bibliothèques. Quant à vos suggestions concernant le fonctionnement de la bibliothèque, elles doivent être adressées sur le site bpi.fr via le formulaire contact. Toutefois, la Bibliothèque publique d'information est une bibliothèque nationale qui a pour mission d'offrir à tous et, dans la limite du possible, en libre accès des documents d'information actualisés. L'accès à internet, dans le respect de la charte d'utilisation de l'établissement, est aujourd'hui essentiel et incontournable. Une résolution des Nations-unies en fait même un droit fondamental que les bibliothèques publiques sont les mieux placées pour garantir à tous. Par ailleurs, la Bibliothèque publique d'information est une bibliothèque de lecture publique, l'usage de ses collections et de ses services n'est pas réservé à la recherche universitaire. La Bpi répond aussi à des besoins d’informatio

Bpi : 10/05/2017 09:37

bonjour, Il faut éviter que les personnes ayant besoins de connexion internet se rendent dans les médiathèques pour éviter des pb de cohabitation avec les usagers recherchant un espace de travail. Les élus devraient envisager des lieux spécifiques où ces publiques qui recherchent des accès internet pour communiquer ou jouer (les publics de joueurs, souvent de jeunes publics perturbent l'environnement de la bibliothèque, sans compter les provocations par des langages orduriers et des chahuts pour provoquer les adultes). Les groupes d'adolescents se réfugient dans la bibliothèque pour se retrouver et discuter, les prises électrique et le wifi à disposition, attirent tous ces publics, qui mobilises des tables de travail. Certains jours, il n'est pas possible de s'installer et donc de repartir. C'est l'internet gratuit qui a transformé les bibliothèques. Une inscription et le paiement d'un abonnement à l'année permettrait de revenir à une utilisation plus normal d'une bibliothèque

Patati : 06/05/2017 17:05
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