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Une brève histoire du reportage

L’évènement est son dieu, l’information sa religion et l’instantanéité son culte. Loin pourtant de s’être toujours conformé à son idéal de « saisie sur le vif », le reportage a été partagé entre le souci de restituer les faits de manière objective et la tentation de céder à la subjectivité du « point de vue ». Pour Myriam Boucharenc, spécialiste des relations entre littérature et journalisme, les multiples formes que le reportage a revêtues au cours de son histoire en font un genre divers et complexe, parfois assez éloigné des représentations qui s’y attachent.
Importé de la presse anglo-saxonne, le reportage s’impose en France dans le dernier tiers du xixe siècle, en réaction au « vieux journalisme » d’idées servi par la chronique. En quelques décennies, selon Christian Delporte, le monde des journaux va basculer « de l’âge artisanal à l’âge industriel, du temps des élites à l’ère des masses ». La loi de 1881 sur la liberté de la presse, les progrès de l’alphabétisation favorisés par la politique scolaire de Jules Ferry, l’évolution des techniques de communication et de diffusion ainsi que l’essor des grandes agences de presse concourent à l’émergence d’un « nouveau journalisme » centré sur la nouvelle. En 1840, l’agence Havas assurait encore son service d’information outre-Manche au moyen de pigeons voyageurs, un siècle plus tard elle dispose de 4 000 kilomètres de fils spéciaux pour son seul réseau de lignes téléphoniques. En 1884, Le Matin se présente comme un « journal d’informations télégraphiques, universelles et vraies ». Dès 1904, avec plus d’un million d’exemplaires quotidiens, Le Petit Parisien peut prétendre au titre de « plus fort tirage des journaux du monde entier ».
Un photo-reporter sur un poteau électrique
Affiche de Daniel de Losques pour Excelsior  - domaine public Gallica BnF

L’irrésistible ascension du reportage

Face au « petit reportaillon » de fait divers indiscret et sans scrupules, tout juste bon à flatter la badauderie d’un public avide de scandales, le journaliste de terrain a dû conquérir son titre de « grand reporter » en élargissant son horizon géographique et ses domaines d’investigation. C’est la guerre russo-japonaise qui consacra les premières vedettes de la profession. Gaston Leroux (le père de Rouletabille), correspondant à Saint-Pétersbourg, ou Ludovic Naudeau, envoyé spécial du Journal sur le front de la Mandchourie, ont contribué à l’héroïsation de la figure du reporter prêt à risquer sa vie au feu de l’événement. Dans Le Sieur de Va-Partout (1880), Pierre Giffard a tracé le portrait du reporter en « globetrotter intrépide », mi-aventurier, mi-justicier de la planète, tel que l’incarnera Albert Londres. Les reporters américains ? Selon Pierre Giffard, ils « n’ont aucun sens artistique. Ce sont des machines à noter ». Le « reportage à la française » veillera, lui, à équilibrer la justesse de l’œil et celle de la plume.

Le feuilleton de l’actualité

Dans l’entre-deux-guerres, des millions de lecteurs abonnés aux grands quotidiens ou aux premiers hebdomadaires de reportage (Vu, Voilà) ont suivi la traversée inaugurale du paquebot Normandie aux côtés de Colette. Ils se sont laissé captiver par les tribulations de Joseph Kessel en Abyssinie et ont fait « le tour du monde en 80 jours » en compagnie de Jean Cocteau. Bas-fonds et milieux interlopes – de Marseille, de Paris ou de Berlin – n’ont bientôt plus eu de secrets pour eux. Toute l’actualité leur a été racontée en feuilletons par ces « flâneurs salariés », comme les nommait Henri Béraud, que furent Édouard Helsey, Henry de Korab ou Emmanuel Bourcier. Sans oublier les femmes qui surent s’imposer dans la profession : Séverine, Andrée Viollis avec Indochine S.O.S en 1935, Maryse Choisy avec ses reportages d’immersion ou Titaÿna comme reporter vedette de Paris-Soir. Aux noms de ces ténors du genre, il convient d’associer ceux d’Ernest Hemingway, de Joseph Roth ou de Curzio Malaparte, dont les reportages se lisent et s’éditent, eux aussi, comme des « romans vécus  ».

Fiction or not fiction

« Plus un “papier” est vrai, plus il doit paraître imaginaire », prétendait Blaise Cendrars dans son reportage sur Hollywood en 1936. Tandis que les grandes enquêtes prennent alors volontiers une coloration romanesque, le roman à son tour, se veut « vrai ». Dans L’Espoir, André Malraux intègre d’authentiques reportages sur la guerre d’Espagne. En 1965, Truman Capote qualifie son célèbre roman-enquête, De Sang-froid, de non-fiction novel (roman de non-fiction). L’expression fera date. Entre les tenants de l’objectivité pointilleuse à la façon d’Hubert Beuve-Méry, le patron du Monde, et les revendications de subjectivité du New Journalism et du reportage Gonzo, la ligne de flottaison entre le réel et la fiction s’avère des plus variables. En cette seconde moitié du xxe siècle marquée par le déclin de la presse écrite face à la concurrence de l’image, la question de la vérité des faits et de la capacité du reportage à en rendre compte se pose en d’autres termes.

Mook contre scoop

Aujourd’hui où nous avons acquis tous les moyens technologiques de la transmission directe, l’information, dominée par le régime du scoop, nous parvient en temps réel. Face à l’émiettement auquel est soumis le journalisme contemporain dans la presse quotidienne, la formule alternative des « mooks » (mi-livres, mi-revues) connaît à partir du lancement de XXI en 2008, un succès inattendu. Ce slow journalisme, qui renoue avec le reportage long, décanté et raconté, témoigne du besoin qu’éprouve l’homme moderne d’un journalisme qui fasse sens, ordonne le chaos du flux informatif et l’aide à construire une vision intelligible du monde.

Myriam Boucharenc, professeur à l’université Paris-Nanterre

Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne.
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