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Témoignage
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Vivre de voyages et d’images

C’est en voyageant et pour voyager que Pascal Meunier est devenu photographe. Esthétiques ou informatives, ses photographies sont publiées dans des magazines français et étrangers (Géo, 6 Mois, The Guardian…). Le plus souvent, c’est lui qui propose un sujet à une ou plusieurs rédactions. Il nous raconte l’un de ses derniers reportages, consacré à la situation des personnes âgées au Japon.
Un vieil homme japonais travaille comme taxi
Au Japon, le travaille se généralise parmi les personnes âgées de plus de 65 ans. © Pascal Meunier

Au départ

L’idée de ce reportage est venue d’une vidéo. On y voyait un vieil homme frapper un policier en pleine rue, aux yeux de tous. Cet homme ne souffrait pas de démence sénile, mais il voulait aller en prison, car il était seul et sans abri. Il préférait être emprisonné et avoir, en échange d’un travail journalier de six heures, le gîte et le couvert.
À partir de là, j’ai commencé à faire des recherches avec la journaliste Ève Gandossi. Nous avons découvert les conséquences du vieillissement démographique au Japon : la pauvreté des seniors augmente et beaucoup sont obligés d’enchaîner les petits boulots, toute une industrie de soins et de services robotiques se développe pour les personnes âgées... Nous avons senti qu’il y avait vraiment un sujet à traiter.

Nous en avons parlé à la rédaction de Géo. La vieillesse est un sujet qui fait peur. Pour convaincre le magazine et obtenir un financement, il nous a fallu du temps (près d’un an) et un travail de préparation bien plus rigoureux que d’ordinaire. Nous avons repéré les lieux importants : maisons de retraite classiques, lieux de cohabitation intergénérationnelle, salons de robotique, etc. Nous avons pris contact avec des fabricants de mobilier adapté, avec un gérant de salle de sport pour personnes du troisième âge, avec le maire de Yūbari, le plus jeune du Japon, qui a décidé de s’occuper de ses aînés. La trame de notre reportage était écrite à 80 %. Nous avons fait un vrai synopsis, un plan photo, etc. Ce n’est pas toujours le cas, mais on ne débarque pas à l’improviste au Japon et nous n’avions qu’un mois sur place, pour sillonner le pays de Nagoya à Suō-Ōshima, sur l’île de Yashiro.
Pour préparer ce voyage, Ève et moi avons activé tous nos réseaux personnels. La question rituelle était : « Est-ce que tu as un ami japonais ? » Dès qu’une soirée sur le Japon était organisée, nous y allions en cherchant qui pourrait nous aider, nous accueillir, traduire... Pour l’hébergement comme pour nouer des contacts, le système D prévaut.

Sur place

La principale difficulté n’est pas la langue. C’est vrai qu’aujourd’hui encore, peu de Japonais parlent anglais, mais ils le parlent davantage qu’au Laos ou en Érythrée. Je suis allé dans des dizaines de pays où personne ne parle anglais et où il faut parler « avec les mains ». Le problème de la langue s’est posé uniquement pour communiquer avec les SDF. Là, nous avions besoin d’un traducteur, ce qui s’ajoute aux frais du voyage.
 La vraie difficulté vient de l’incapacité des Japonais à s’adapter à un événement inattendu ou imprévu. J’ai l’air d’énoncer un poncif. Je ne voulais pas croire à ces clichés, mais dans certaines circonstances, le manque de spontanéité et une certaine forme de rigidité chez nos interlocuteurs ont rendu notre travail très difficile.

Toutes ces images m’évoquent des souvenirs. L’une d’elles est particulièrement émouvante. Nous étions dans une maison de retraite près de Nagoya pour photographier des pensionnaires participant à des séances de thérapie relationnelle avec un robot à l’apparence de peluche. Smiby gazouille comme un bébé et exprime des émotions qui vont du rire aux larmes. Le protocole consistait à donner Smiby à un résident et à attendre environ une minute sa réaction avant de faire les photos. Certaines personnes étaient hilares, d’autres cherchaient plus à communiquer avec moi qu’avec le robot. Smiby a été confié à un homme. Il y eu un brouhaha derrière moi. Je n’ai pas compris tout de suite. Les infirmières m’ont ensuite expliqué que depuis huit ans, il n’avait pas dit un mot et là, avec le robot-peluche, il s’était mis à parler : c’était une véritable logorrhée.
 
Séance de thérapie relationnelle avec le robot Smiby
Séance de thérapie relationnelle avec le robot Smiby. © Pascal Meunier

À notre retour

À Paris, nous avons contacté d’autres médias, dont la revue 6 Mois qui a publié notre reportage sous une autre forme que Géo. Des magazines en Italie, en Espagne, à Taïwan et en Suisse ont également acheté ce reportage. Ces ventes permettent d’équilibrer le budget global. Aujourd’hui, ce sont les photographes et les journalistes qui assument la plus grosse part du risque financier d’un reportage. Depuis la disparition de la plupart des agences de presse, les photographies se vendent au coup par coup, souvent par Internet. Lors de mon voyage au Japon, j’ai ainsi vendu un sujet sur la Mauritanie. C’est un reportage ancien, mais qui intéresse toujours, puisque plus personne ne va dans ce pays.

Ce reportage au Japon est, pour moi, une première ébauche. Il faudrait aller plus loin à présent : rester plus longtemps dans les prisons, aller voir comment on vit dans les maisons intergénérationnelles. Pour le moment, je n’ai pas réussi à convaincre une rédaction.

Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne
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