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Interview

Yasmine et Lisa dans la jungle

couverture de l'album
Les nouvelles de la jungle de Calais, Casterman, 2017
L’une est sociologue, l’autre auteure de bande dessinée. Ensemble, Yasmine Bouagga et Lisa Mandel sont allées à Calais, elles ont rencontré des réfugiés, des militants associatifs, des riverains généreux ou excédés, des CRS, des politiques de tous bords. Elles ont regardé, écouté, vérifié les informations, essayé de comprendre. D’abord publié sur un blog, le livre Les Nouvelles de la jungle de Calais rend compte de leur expérience.

Qu’est-ce qui vous a décidée à partir à Calais ?

Comme tout le monde, j’avais entendu parler de la jungle de Calais. J’avais envie d’y aller et, en même temps, j’avais peur de tomber dans le voyeurisme. Laurent Cantet, un des réalisateurs qui avaient signé l’Appel de Calais en octobre 2015, m’a convaincue en disant : « Il se passe des choses là-bas dont il faut témoigner. Ne te pose pas de questions, vas-y. » Je suis partie en février 2016 avec Yasmine Bouagga, une chercheuse du CNRS qui a travaillé sur les camps de réfugiés en Palestine et qui s’intéresse à l’accueil des réfugiés. Nous sommes parties avant tout pour voir, et ce que nous avons vu nous a profondément choquées. Tout de suite, nous avons voulu témoigner avec les moyens qui sont les nôtres, ceux d’une sociologue et d’une auteure de bande dessinée. Cela nous a semblé d’autant plus urgent que nous savions que les images des films qui étaient prises par les uns ou les autres ne seraient pas montées avant plusieurs mois et nous sentions que c’était un moment de rupture : la jungle n’allait pas durer. Nous avons témoigné au jour le jour sur un blog entre février et octobre 2016.
Dessin des deux auteurs discutant
Les Nouvelles de la jungle de Calais de Lisa Mandel et Yasmine Bouagga  © Lisa Mandel

Comment avez-vous travaillé avec Yasmine Bouagga ?

C’était vraiment une collaboration complète. Yasmine et moi allions sur le terrain un peu au hasard au début, puis nous parlions de ce qui nous avait marquées et de ce que nous allions évoquer. Je faisais la mise en scène, je racontais de la manière la plus fluide possible, en rajoutant un peu d’humour quand je le pouvais. Ensuite, Yasmine relisait. Au fur et à mesure, avec son regard de sociologue, Yasmine a dirigé l’enquête : elle a voulu interroger les pouvoirs publics, rencontrer un préfet ou un CRS, aller aux réunions associatives, toutes sortes de choses auxquelles je n’aurais pas pensé et qui, je l’avoue, ne m’intéressaient pas forcément. Nous étions deux sur le terrain, mais c’est un peu comme si elle prenait les notes et moi, je mettais au propre.
 

Avez-vous dessiné sur place ?

En réalité, je ne l’ai fait que deux fois : lors de la visite du centre juridique le premier jour puis, lors de la rencontre avec les Iraniens qui s’étaient cousu les lèvres. Mais dessiner sur le terrain ou prendre des photos des gens, ce n’est vraiment pas mon truc. J’ai arrêté rapidement. Je restais très en retrait : je ne posais pas de questions, j’observais. Yasmine, qui est arabophone, guidait. En fait, j’étais une caméra vivante, j’essayais de tout capter et Yasmine se concentrait sur ce qui se disait. Comme je dessinais le soir même ou le lendemain matin, c’était encore très frais. Je pouvais me permettre de ne pas prendre de notes, Yasmine s’en chargeait et cela permettait de faire un tri naturel et rapide. Il fallait alimenter le blog quotidiennement, on manquait de temps.
 

Vos billets commencent par « Chère France ». Pourquoi ?

C’est la première enquête que j’ai faite pour le blog du journal Le Monde. Je me disais qu’en dessinant dans Le Monde, je parlais à « tout le monde », les gens de droite comme de gauche. Ce blog était un peu une tribune, une manière de m’adresser à mes compatriotes comme à des amis et de leur dire ce qui se passait là-bas. Je voulais leur montrer ce que je voyais et partager mon ressenti aussi. Les journalistes ne peuvent ni se permettre de montrer leurs affects, ni se mettre en scène, contrairement à un auteur de bande dessinée.
J’aimais bien l’idée de parler à la France, malheureusement toute la France ne m’a pas entendue !
 

Est-ce que Les Nouvelles de la jungle de Calais sont aussi une réaction face à une certaine forme de traitement médiatique ?

Nous ne sommes pas venues là pour critiquer quelque chose en particulier. L’idée, c’était de parler de tout ce qui nous choquait. C’est vrai que de voir des journalistes qui veulent absolument de « l’image », qui attendent une journée entière qu’une cabane brûle et qui repartent tout de suite après ou qui s’habillent comme des reporters de guerre, avec casques et gilet par balles, c’est assez drôle ! Nous ne voulions pas spécialement tacler les journalistes, mais ils nous ont tendu la perche.
 

En représentant certaines personnalités politiques comme Nicolas Sarkozy ou Natacha Bouchard, la maire de Calais, vous n’êtes pas très loin du dessin de presse. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette tradition ?

Natacha Bouchard et Nicolas Sarkozy sont des personnages publics. C’est vrai qu’avec ces passages, plus satiriques, on est plus dans le dessin de presse. Je me reconnais dans cette catégorie de dessinateurs qui vont à l’essentiel, qui ont un trait vif. Mais je raconte des histoires. Je ne fais de la satire que de temps en temps, pour éviter de tomber dans un didactisme trop ennuyeux.
 

Avant de faire Les Nouvelles de la jungle de Calais, vous avez fait des ouvrages de fictions, puis des bandes dessinées à partir de témoignages de proches (HP) ou de travaux de sociologie (La Fabrique pornographique). Diriez-vous que votre pratique évolue vers la bande dessinée documentaire ?

Je viens de la bande dessinée autobiographique, et même si les sujets traités peuvent être très sérieux, je les aborde toujours par l’humour, mais je considère que ce que je fais depuis quelques années, c’est du reportage en bande dessinée. Je travaille souvent en collaboration avec des gens qui ont d’autres compétences que les miennes.
J’ai l’intention de prolonger la série HP. Les deux premiers tomes avaient été écrits à partir de l’expérience, dans les années soixante-dix, de mes parents et de leurs collègues soignants. Cette fois, je veux faire un documentaire en bande dessinée sur le milieu de la psychiatrie actuelle.



Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne.



A l'occasion de la sortie Les Nouvelles de la jungle de Calais, Lisa Mandel et Yasmine Bouagga racontent leur démarche et leur travail sur le terrrain pour cet ouvrage au micro de France Culture. Elles parlent également de la collection Sociorama qu'elles co-dirigent.

Tags :
reportage
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