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L'humour, un geste politique

Les humoristes sont-ils encore aujourd’hui uniquement les observateurs insolents de la vie publique et politique ? Depuis le début des années 2000, des comiques explorent une autre dimension politique de l’humour. Certains en s’appuyant sur ce qui fonde leur identité, d’autres en brouillant, par le jeu, leur identification.
Coluche, Thierry Le Luron, Pierre Desproges… autant de figures souvent évoquées avec nostalgie, comme pour rappeler un temps où les comiques se posaient en garde-fous des excès du « système » et des turpitudes des dirigeants. À travers eux, c’est tout un imaginaire de l’engagement politique qui se trouve activé : celui d’une attention portée aux affaires et aux débats publics ; celui d’une dégradation des symboles et des incarnations du pouvoir, par la voix de la caricature, du geste satirique et du renversement grotesque. C’est aussi une certaine conception de la dimension politique de l’humour qui se voit promue. Celle-ci serait à chercher du côté des cibles – les gouvernants, les élites – et des sources d’inspiration – l’actualité, les décisions politiques. Mais n’est-ce pas là faire œuvre de réduction ? Un humour de personnage ou portant sur des situations du quotidien n’a-t-il véritablement rien de politique ? Peut-on résumer la portée politique de l’humour par son seul intérêt pour la chose publique ?

Ré-envisager la dimension politique de l’humour

Jamel debbouze
Jamel Debbouze © Pascal Gely
On peut opposer à cette conception une autre façon d’envisager la dimension politique de l’humour. Que l’on s’intéresse aux personnages hauts en couleur d’une Sylvie Joly ou d’un Élie Kakou, ou aux récits parfois très personnels d’une Florence Foresti ou d’un Jamel Debbouze, la dimension politique n’est pas tant à chercher dans l’objet que dans la construction d’une vision du monde, et à travers elle, d’une relation aux autres et à ce monde. Autrement dit, tout sketch, toute chronique, toute saynète est politique en tant qu’il ou elle propose une certaine représentation des groupes sociaux, de leurs identités et de leurs préoccupations, et une certaine interprétation des pratiques, des problèmes publics, des évènements. L’humour est ainsi l’un des lieux où se dessinent des univers de significations. Il forge nos imaginaires, donne sens aux actions les plus ordinaires et aux expériences vécues. Il est une ressource parmi d’autres d’identification, de construction de soi et du regard porté sur les choses qui nous entourent.

Qui rit de quoi, avec qui…

On ne saurait toutefois saisir la portée d’une telle conception sans prendre en considération les humoristes. Il ne s’agit pas, bien entendu, de figer les identités de ces derniers au point de leur associer de façon systématique un type d’humour et de problématiques. Les mouvements et les ruptures sont nombreux lorsque l’on s’intéresse aux trajectoires professionnelles et aux différents projets qui nourrissent une carrière. Il est par contre possible d’analyser qui rit de quoi avec qui à une période donnée. Se dessine alors un panorama sur lequel les ressorts et les thématiques du rire recoupent partiellement les positions sociales des humoristes. Ainsi, si les figures masculines et blanches de l’humour, tels Guy Bedos, Stéphane Guillon, Christophe Alévêque, occupent le domaine de la critique et du commentaire d’actualité à coup de portraits acerbes et d’excès langagiers, les figures féminines et blanches, à l’instar de Sylvie Joly, Muriel Robin, Anne Roumanoff ou plus récemment Florence Foresti, se sont quant à elles imposées par le biais de personnages ordinaires, de récits de l’intime et des tracas du quotidien. La façon dont les humoristes occupent l’espace de l’humour apparaît ainsi comme le produit et le producteur d’expériences sociales situées. Elle est aussi à l’image des stratégies mises en œuvre par les humoristes pour percer sur une scène parfois rétive à l’inclusion de leur groupe et de leurs thématiques.

Un moyen de lutte efficace

La force de l’humour relève alors de sa capacité à exprimer et incarner des positions en marge. On le sait, l’humour est une ressource précieuse dans des contextes de catastrophe, de guerre, de crise, de traumatisme historique. Il peut aider à évacuer des tensions, à briser des tabous, à dire l’inavouable. Dans le contexte contemporain, il se révèle être un moyen particulièrement efficace dans la lutte en faveur de la reconnaissance de certains groupes sociaux et de certaines pratiques : il donne à voir des subjectivités, des expériences de vie, des identités et des différences, jusque-là absentes du débat public. En cela, il constitue une modalité de déplacement et de déstabilisation des modèles et des normes qui font autorité. En France, la scène de l’humour est, depuis sa constitution, le réceptacle de plusieurs types de contre-discours et de résistances à l’ordre social dominant. Si les débuts du café-théâtre sont marqués, dans les années 1970 et 1980, par l’évocation bouffonne des mécontentements populaires, l’humour des années 2000 se caractérise par l’avènement des identités et des questions du genre et de la race, venant supplanter les enjeux sociaux de classe.

Revendiquer sa différence

Au comique « anti-système » évoqué plus haut répondent deux nouveaux registres politiques. Le premier est celui d’une politique des identités, au sens où l’humour devient le lieu et le moyen d’une revendication des différences et d’une lutte en faveur de la reconnaissance de modes vie, de valeurs et de pratiques. On le voit notamment apparaître à partir du milieu des années 1990 avec la montée en puissance d’humoristes issus des minorités ethno-raciales, qui affichent et mettent en scène une origine de « banlieue » et dénoncent par le rire les stéréotypes dont ils sont victimes au quotidien. L’humour s’impose alors comme le terrain d’un récit de soi dont la force réside dans la dimension expérientielle et l’apparente authenticité. À l’inverse de la position d’extériorité de la bouffonnerie par rapport au système qu’elle dénonce, la politique des identités consiste à formuler et à porter une vision de l’intérieur de la communauté évoquée. Celle-ci se manifeste dans les corps et les façons de s’exprimer. Jamel Debbouze, à ses débuts, prend ainsi le contre-pied d’un idéal d’intégration républicaine par des fautes de langage, un corps portant les marqueurs d’une appartenance ethno-raciale, un look « de banlieue » et le rappel fréquent de ses origines modestes. Loin de s’enfermer dans cet anti-modèle, il fait toutefois de ces différents éléments le moteur d’un bricolage créatif et un ressort du rire. Prenant l’espace avec une fierté adolescente, érigeant les pratiques de banlieue en véritable subculture, élaborant sa propre langue dans un mélange de termes arabes et français, il détourne l’imaginaire de violence et de délinquance du « garçon arabe » pour camper une figure sympathique et rassurante, et revendiquer une identité hybride et multiforme.

Brouiller les catégories

Le deuxième registre consiste en une « politique de la parodie ». Celle-ci ne se construit pas tant dans la contradiction avec des stéréotypes existants que dans le jeu avec les catégories et leur construction. À l’inverse du récit authentique des minorités, la politique de la parodie s’appuie sur une frontière floue entre l’humoriste et ses personnages. Sa force réside dans le trouble produit par la difficile identification de l’énonciateur et par des séquences, qui, par leurs excès ou leur jeu trop parfait, révèlent leur mode de fabrication et leur artifice. Lorsqu’elles apparaissent sur la scène télévisuelle dans les années 2000, les humoristes femmes, à l’instar de Florence Foresti ou Julie Ferrier, usent de ce ressort parodique pour brosser des personnages à la frontière du masculin et du féminin et brouiller leur propre catégorisation de sexe et de genre. Identités instables, corps inclassables, « incohérences » de genre, l’humour ne revendique plus simplement une différence, il est surtout l’outil d’un déplacement des régimes d’intelligibilité… montrant combien les catégories telles qu’elles se construisent dans la binarité homme/femme sont parfois insuffisantes pour embrasser la complexité du monde et de ceux/celles qui l’habitent.
 
Nelly Quemener, maître de conférences à l'université Sorbonne Nouvelle

Article paru initailement dans le numéro 19 du magazine de ligne en ligne
 
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