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Quand la Colombie construit son avenir

Que connaît-on de la Colombie en France ? Au-delà des inévitables clichés : violence, trafic de drogues, football et salsa, la saison colombienne en France – qui fait suite à la saison française en Colombie – permet de découvrir une jeune république qui après de trop longues années sombres est décidée à choisir son avenir. Fabián Sanabria, anthropologue et commissaire général de l’année France-Colombie 2017, a accepté de nous servir de guide.
 
Distantes de 8 600 kilomètres, la France et la Colombie ont, de longue date, une histoire en partage. En 1794, un citoyen de la Nouvelle-Grenade (région correspondant approximativement aux actuels États de Colombie, de Panamá, du Venezuela et de l'Équateur), Don Antonio Nariño, avait traduit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dans le territoire qui prendrait ensuite le nom de République de Colombie. Dès lors, on pourrait dire que la France est devenue une référence, du moins sur le plan de la liberté, pour cette république sœur sise sur la rive opposée de l’Atlantique. Par la suite, la Colombie devait prendre son indépendance vis-à-vis de l’Espagne et, en essayant de trouver une forme de gouvernement qui lui serait propre, se construire en tant que nation américaine.
 

Un pays mêlé

L’immense diversité de la Colombie fait sa richesse. Le pays s’étend sur un territoire deux fois plus vaste que celui de la France, avec des rives sur les deux océans et trois cordillères. La variété de la flore et de la faune, au cœur de tropiques pas si tristes que cela, surprend agréablement ceux qui s’y rendent.
Certains historiens s’accordent pour affirmer que la Colombie est un pays « en bricolage ». Mais on peut aussi reconsidérer les choses avec Michel de Montaigne : « on dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé ». Ainsi, la Colombie est-elle le point de confluence de nombreux mélanges : des cultures préhispaniques indigènes (dont certaines ont disparu), d’importants groupes d’origine africaine, et d’une population considérable d’Espagnols nés en Amérique qui se sont mêlés progressivement aux indigènes, en niant plus qu’ils ne l’affirmaient, leur propre métissage.
Comme de nombreux pays d’Amérique latine, la Colombie doit faire face à d’énormes inégalités en matière de distribution de la propriété et des richesses : l’élite politique qui a été traditionnellement au pouvoir affirme souvent que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » ; mais elle doit tenir compte d’une classe moyenne émergente et d’une très grande partie de la population qui, bien que paupérisée, échappe heureusement à l’illettrisme.
Graffiti à San Mateo, Soacha
Graffiti à San Mateo, Soacha, Flickr 2.0 Generic (CC BY-NC- ND 2.0)


Se réconcilier avec son passé

Indubitablement, la Colombie vient de traverser une période sombre de son histoire, marquée par le trafic de drogues, la lutte armée de la guérilla et les groupes paramilitaires dits « d’autodéfense » qui partout ont semé la violence. À cela s’ajoutent les indices de corruption très élevés. Ils révèlent, en creux, les énormes difficultés d’un pays qui s’efforce de ne pas se retrouver isolé dans le concert des nations.
Le peuple colombien est malgré tout extraordinaire. Il est traversé par un esprit de résilience, c’est-à-dire une capacité exceptionnelle à transformer des expériences et des situations traumatiques en des voies alternatives pour proposer un changement. Et c’est peut-être bien sur ce point-là qu’il faudrait s’interroger. Où est l’avenir de la Colombie ou encore, comment la Colombie conçoit-elle le temps à venir ?
Tenter de répondre à cette question implique de revenir à ce texte classique de l’anthropologie qu’est La Pensée sauvage. Comme l’a bien souligné Claude Lévi-Strauss, le titre ne se réfère pas à la pensée des « sauvages », mais justement à cette plante qui naît et pousse dans des régions où abondent la boue ou les excréments. C’est ainsi qu’au cours des dernières années, la Colombie a essayé de reprendre son temps. Ceci impose de se souvenir du passé sans s’y attacher absolument. Pour cela, le gouvernement national a misé efficacement sur la réconciliation avec les groupes armés, les guérillas comme les paramilitaires. Tout un processus de « justice transitionnelle » s’est ainsi mis en place afin que les Colombiens soient capables de se pardonner. Bien qu’un mouvement de droite comme d’extrême-droite s’y soit ouvertement opposé, ce processus a cependant reçu un large soutien de la communauté internationale. L’attribution du prix Nobel de la paix au président Juan Manuel Santos ainsi que l’engagement de l’Union européenne en matière d’investissements dans le pays en témoignent.

Fabián Sanabria, anthropologue, docteur en sociologie à l’EHESS et commissaire général de l’année France-Colombie 2017

Article initialement paru dans le numéro 24 du magazine de ligne en ligne.
 
 

Repères

  • De 1948 à 1953, une guerre civile, la Violencia, oppose libéraux et conservateurs. Une dictature militaire s’installe ensuite. Si les libéraux y voient le moyen de mettre fin au conflit, la plupart des combattants de gauche refusent de déposer les armes.
  • En 1964, des milices paysannes proches du parti communiste se regroupent pour donner naissance aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Elles s’opposent aux grands propriétaires, aux multinationales et à l’influence des États-Unis en Colombie. D’autres mouvements de guérilla, d’inspiration marxiste, castriste ou maoïste, naissent à la même période.
  • Les FARC se financent au départ par un « impôt révolutionnaire » prélevé sur le bétail, mais rapidement la drogue et les rançons en échange d’enlèvements s’avèrent plus lucratives. Parallèlement, des propriétaires terriens créent des milices paramilitaires pour protéger leurs biens. Dirigées contre les guérilleros, ces milices font de nombreuses victimes civiles.
  • En 2012 s’ouvrent des pourparlers entre les FARC et le gouvernement de Juan Manuel Santos. Ils aboutiront en 2016 à un accord de paix. Celui-ci prévoit une juridiction spéciale de paix. Elle doit permettre de juger guérilleros, membres de la force publique ou civils soupçonnés de délits ou de crimes pendant ce conflit, qui a fait plus de 260 000 morts, quelque 60 000 disparus et au moins 7,1 millions de déplacés.
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