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Escale littéraire à Londres

Comme toutes les grandes villes, Londres a inspiré de nombreux écrivains qui l'ont utilisée comme toile de fond ou comme personnage à part entière dans leurs œuvres. 
La Bibliothèque publique d'information vous propose de voyager depuis chez vous. Chaque semaine, nous faisons escale dans un lieu différent et découvrons un aspect de son histoire, de son organisation ou de son patrimoine, accompagné d'une sélection de ressources à consulter dès la réouverture de nos salles.
L'écrivain Samuel Johnson fait un jour remarquer à son ami James Boswell : 
« Lorsqu’un homme est fatigué de Londres, c'est qu'il est fatigué de vivre ; car on trouve à Londres tout ce que la vie peut offrir. » (Vie de Samuel Johnson par James Boswell, 1791)
Qu'elle soit dévastée chez Samuel Pepys et Daniel Defoe évoquant les tragédies qui l'ont frappée, impitoyable pour les personnages de Charles Dickens, mystérieuse et inquiétante pour Robert Louis Stevenson, trépidante pour les enquêteurs d'Arthur Conan Doyle, poétique pour Virginia Woolf, Londres est pour les écrivains une ville inépuisable et incontournable. 

Drames londoniens

Dans son journal foisonnant de détails, Samuel Pepys (1633-1703) évoque Londres pendant l'épidémie de peste de 1665. Il consigne les scènes terribles auxquelles il assiste, les rues désertes, les cimetières pleins à craquer. Pepys est également témoin du grand incendie de Londres de 1666 qu'il détaille dans ses chroniques : les quais en feu, la propagation de l'incendie dans le quartier de la City et de Southwark, la destruction de la Cathédrale Saint-Paul, les Londoniens en fuite. Il se fait aussi le chroniqueur de la vie culturelle, politique et sociale de Londres, relatant avec objectivité mais de façon pittoresque les habitudes des Londoniens, la mode ou l'alimentation, ...

Daniel Defoe (1661-1731), quant à lui, n'a pas vécu directement la grande Peste de Londres de 1665 mais il la dépeint de façon très documentée dans un récit historique, Journal de l’année de la peste (1720) en s'appuyant sur des témoignages et des archives. Il révèle avec justesse les réactions des habitants et des autorités face à la contagion.

Londres, « Babylone des temps modernes » chez Dickens

Dans l'imaginaire collectif, l’époque victorienne est surtout associée à Charles Dickens (1812-1870) dont la plupart des romans offrent des passages saisissants de réalisme sur Londres, noyée dans la brume, surpeuplée, dangereuse et bruyante. Il fait de la ville un protagoniste à part entière, mouvante comme la Tamise, avec des ruelles tortueuses peuplées de prostituées, de mendiants et de vagabonds. Le travail des enfants, l'insalubrité des logements, la mortalité infantile et les maladies sont exposés sans fard. Oliver Twist (écrit entre 1837 et 1839) se passe presque entièrement à Londres et présente un aperçu de la ville sans concessions :
« Au bord de la Tamise, [...] à l'endroit où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de Londres (...). Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la population la plus misérable [...] C'est dans cet affreux quartier, au-delà de Dockhead, dans le faubourg de Southwark, que se trouve l'île de Jacob (...). »
L'approche de Charles Dickens reflète ses contradictions : sensible au sort de ses personnages broyés par la ville, indigné par la misère et l'injustice, il est fasciné par Londres : il y a vécu, l'a arpentée de jour comme de nuit en tant que reporter et ses observations ont profondément nourri son œuvre.

Londres, sur les traces du Dr Jekyll et de Sherlock Holmes

Photo en noir et blanc montrant un homme vétu comme Sherlock Holmes, accoudé à une balustrade au bord de la Tamise.
Photogramme tiré de Sherlock Holmes d'Albert Parker (1922), publié dans Exhibitors Herald, 13 mai 1922, p.41, domaine public

Robert Louis Stevenson (1850-1894) choisit Londres comme décor pour L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) où il décrit l'épais brouillard, le contraste entre les bas-fonds et les beaux quartiers, les lieux de débauche où Hyde assouvit ses pulsions. Tout reflète l'envers du décor victorien et l'hypocrisie sociale de l'époque. Les éléments empruntés au gothique créent une atmosphère d'épouvante. Londres est présentée comme un labyrinthe reflétant les méandres de l'âme torturée du personnage, l'opposition entre le public et le privé, les apparences opposées aux passions secrètes ...  
« Le sinistre quartier de Soho, vu sous ces différents aspects, avec ses rues boueuses, ses passants malpropres et ses réverbères non éteints, […] paraissait aux yeux de l'avocat comme un district de quelque ville vue sous l’influence d’un cauchemar. »
Arthur Conan Doyle (1859-1930) fait de Londres le lieu de nombreuses enquêtes de Sherlock Holmes, le détective du 221b Baker Street. Aujourd'hui, un musée lui est consacré à cette adresse.

Pendant la période édouardienne, après la mort de la reine Victoria en 1901, on découvre le quartier de Westminster et ses lieux emblématiques (Whitehall, Horse Guards, l'Amirauté, la gare de Paddington, Scotland Yard), les clubs, les parcs, les taxis et le métro (1863-1890, le plus ancien du monde) grâce à des descriptions précises et pittoresques. Par exemple Le Signe des quatre (1890) se passe en partie à Londres où les deux détectives se lancent dans une course-poursuite sur la Tamise à bord d'une vedette à vapeur.   

Virginia Woolf ou les déambulations impressionnistes

Virginia Woolf a longtemps habité le quartier résidentiel de Bloomsbury, dans le centre de Londres, près du British Museum, où les places sont aménagées en jardins. C’est là, au 46 Gordon Square, que se réunissait le cercle littéraire du Groupe de Bloomsbury au tout début du 20e siècle.

Londres est récurrente dans l'œuvre de Virginia Woolf. Mrs Dalloway qui raconte 24 heures de la vie d’une Londonienne offre un tableau vivant de la capitale. Tandis que Clarissa Dalloway déambule dans les rues animées décrites avec précision (embouteillages, autobus à impériale, rues commerçantes), elle observe la vie autour d'elle et une myriade d'impressions mêlées aux souvenirs lui viennent à l'esprit. Les lieux traversés (Oxford Street, Regent Street, Arlington Street, Piccadilly, Trafalgar Square...), les devantures des boutiques, les rencontres sont évoquées tandis que le carillon de Big Ben égrène les heures de Westminster à Bond Street
« Dans les yeux des hommes, dans leurs pas, leurs piétinements, leur tumulte, dans le fracas, dans le vacarme, voitures, autos, omnibus, camions, hommes-sandwich traînant et oscillant, orchestres, orgues de Barbarie, dans le triomphe et dans le tintement et dans le chant étrange d'un aéroplane au-dessus de sa tête, il y avait ce qu'elle aimait : la vie, Londres, ce moment de juin. » 
Ainsi, le lecteur suit le fil des pensées des personnages à mesure qu’ils arpentent les rues de Londres. Les parcs sont aussi les endroits où l'on retrouve les personnages et leurs réflexions (St James’s Park, Regent's park, Green Park). Par exemple, dans Regent’s Park, les impressions de Maisie Johnson, venue d’Edimbourg :
« Car elle n’avait que dix-neuf ans et avait fini par obtenir ce qu’elle désirait, venir à Londres ; (...) et tous ces passants (elle était de nouveau dans la grande allée), les bassins de pierre, les fleurs pimpantes, les vieilles personnes, presque toutes des malades, dans leurs fauteuils roulants, tout semblait, en sortant d’Édimbourg, si étrange. Et Maisie Johnson, en s’approchant de ce petit monde léger, au regard vague, harcelé de moucherons – les écureuils qui lissaient leurs fourrures sur les branches, les moineaux qui becquetaient les miettes, les chiens qui s’attaquaient aux grilles, jouaient entre eux, tous baignés dans le doux air chaud qui donnait une sorte de fantasque mollesse au tranquille et fixe regard avec lequel ils avaient reçu la vie – Maisie Johnson, positivement, sentit qu’elle allait fondre en larmes. »
Les statues et monuments le long de Whitehall rappellent les guerres et l’Empire ainsi que la présence des orphelins et des veuves devant Buckingham Palace. Les quartiers parcourus sont essentiellement bourgeois mais l’on y croise une mendiante qui chante devant la station du métro de Regent’s Park et un pauvre homme qui hésite à entrer dans la Cathédrale Saint-Paul… Un aéroplane survole la ville et complète ce portrait de Londres par un aperçu panoramique jusqu'à Greenwich.