La virilité aux fondements du libéralisme autoritaire
Derrière la tronçonneuse de Javier Milei et les muscles de Mark Zuckerberg, c’est toute une idéologie viriliste qui irrigue le néolibéralisme contemporain. Du patriarcat au « viriarcat », la virilité structure – depuis l’Antiquité – nos institutions, nos économies, nos rapports de pouvoirs. Elle s’impose comme l’un des piliers du libéralisme autoritaire que la Bpi et le Centre Wallonie-Bruxelles explorent ce printemps, pendant le cycle « Belgian Theory ».
La virilité relève d’une construction sociale, ancienne et très ancrée, comme le rappelle Olivia Gazalé, autrice du Mythe de la virilité (2017). Elle la définit comme un « idéal auquel tout homme est censé se conformer sans quoi il n’est pas considéré comme un vrai homme ». Dans ce système, l’homme devient le représentant le plus accompli de son espèce, il est « supérieur aux femmes autant qu’aux “sous-hommes” », précise-t-elle. Cette hiérarchisation, profondément inscrite dans un système patriarcal, s’est particulièrement imposée dans la sphère économique et politique. Elle prend, d’après la philosophe, la forme plus spécifique du « viriarcat » : un système où la virilité devient l’instrument même de la domination.
Idéal viril et idéologie libérale
Les racines de cette construction remontent à l’Antiquité. De L’Iliade d’Homère à nos jours, un partage s’est opéré entre le logos (la raison), apanage masculin, et l’eros (l’amour, le désir), associé au féminin. D’Aristote affirmant que « la division des tâches entre l’homme et la femme a lieu dès l’origine, et leurs fonctions ne sont pas les mêmes », jusqu’à Freud décrivant la femme comme « un être auquel il manque quelque chose souffrant d’une envie de pénis », une vision essentialiste du féminin s’est installée et a, depuis, profondément façonné nos modèles sociétaux et économiques.
Le libéralisme, en érigeant « l’individu en valeur suprême et centrale de la vie humaine » (Jean-Luc Chabot, 2006), a implicitement consacré cet archétype masculin viril comme figure de référence. L’homme libéral par excellence est « l’homme à la montre, qui façonne individuellement l’emploi de son temps dans une activité industrielle échappant largement au rythme naturel », apanage du féminin. Une conception qui s’épanouit chez Benjamin Constant, intellectuel républicain (1767-1830), qui affirme que « la propriété seule rend les hommes capables de l’exercice des droits politiques », excluant implicitement les femmes de la citoyenneté.
Le 19e siècle marque l’apogée de cette emprise viriliste. L’historien Georges Vigarello en détaille les manifestations : « affirmation de l’individualisme, structuration d’une société plus concurrentielle, extension d’une culture militaire fondée sur la conscription à grande échelle, triomphe conquérant du notable, du colonial, de l’entrepreneur. » En 1914, le sociologue Max Weber identifie plusieurs formes de domination masculine : « pouvoir sur le marché […] pouvoir du père de famille, pouvoir administratif ou pouvoir princier. » Comme le souligne Marion Caudebec dans sa thèse, dès l’apogée du libéralisme, « ambition et virilité entretiennent des liens nourris d’un imaginaire partagé de la domination ». Le pouvoir économique devient à la fois le vecteur et la récompense d’une virilité triomphante.
Daisy Letourneur, autrice du blog La Mecxpliqueuse et militante féministe, résume cette construction sociale : « Le capitalisme et le patriarcat fonctionnent main dans la main depuis toujours. L’idéal masculin du travailleur infatigable, qui ne s’arrête jamais, est une construction qui rend les hommes plus exploitables par le patronat. Dans cette logique, admettre une faiblesse, c’est perdre sa virilité. »
Masculinité hégémonique
L’idéologie viriliste trouve sa forme contemporaine dans ce que la sociologue Raewyn Connell nomme la « masculinité hégémonique ». Elle désigne l’acception dominante de la masculinité, représentant un idéal de pouvoir, de rationalité et de contrôle. Elle marginalise autant la féminité que les autres formes de masculinité jugées « subordonnées » : personnes queer, hommes racisés, etc. La chercheuse soutient que cette représentation est un outil de maintien de l’ordre social, garantissant une hiérarchie entre les genres. Le masculinisme hégémonique repose sur l’idée d’un homme fort, doué de puissance et compétitif – bref viril –, assumant un rôle central dans la gestion des affaires publiques et privées.
Le théoricien et dignitaire nazi Carl Schmitt, dans son discours « État fort et économie saine » (1932), soutient que la gestion efficace d’une économie de marché nécessite un État puissant, capable de protéger les intérêts du patronat et de repousser les revendications sociales. Cette vision fonde ce qu’on nomme aujourd’hui le « libéralisme autoritaire » : un système qui allie paradoxalement la liberté des marchés et la restriction des libertés démocratiques. Dans cette optique, le dirigeant (politique, entrepreneur) n’est pas seulement celui qui gouverne, mais celui qui domine. Les compétences associées au leadership sont idéalisées par une forme de virilité, qui se fait l’emblème de la compétence économique et politique.
« Broligarchie » et tournant autoritaire
Depuis quelques décennies la société se défait – à pas mesurés – de certaines inégalités de genre. Les mouvements féministes, les lois sur la parité, et plus récemment le mouvement #MeToo ont contribué à remettre en question la domination masculine. Mais ce mouvement vers plus d’égalité engendre aussi des crispations et des contre-offensives. Le sociologue Francis Dupuis-Déri, auteur de La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace (2018), observe ainsi que « chaque avancée significative des femmes s’accompagne d’un discours catastrophiste sur la fin de la civilisation et la désagrégation de l’ordre social. » Ces réactions défensives se cristallisent aujourd’hui dans le rejet véhément de ce que certain·es nomment le « wokisme », devenu le fourre-tout commode d’une hostilité envers les revendications d’égalité.
Une tronçonneuse prétentieusement brandie par le Président argentin Javier Milei et ses confrères libéraux autoritaires aux États-Unis ; L’appel au retour de « l’énergie masculine » par un Mark Zuckerberg tout en muscle, au micro d’un podcasteur complotiste… Partout, la masculinité agressive est mise en scène et considérée comme source de légitimité. L’émergence d’une « broligarchie » (oligarchie fraternelle) est ainsi particulièrement visible dans les secteurs de la technologie et de la finance, où de nouveaux barons du capitalisme numérique recyclent les codes de la masculinité hégémonique sous le vernis de la disruption et de l’innovation.
Cette dramatisation s’appuie sur l’opposition, héritée des théories libérales évoquées plus haut, entre des valeurs présentées comme masculines (fermeté, décision, protection) et des principes féminisés, donc dénigrés (délibération, compromis, care – soin). Elle alimente de plus en plus de discours politiques, sort des carcans extrémistes pour être reprise jusque dans les rangs de « partis de gouvernement » et une part non-négligeable de la société. En France, en 2025, le Haut Conseil à l’égalité dépeint dans son rapport sur l’état du sexisme une montée en puissance des clichés masculinistes dans le pays : 44 % des hommes âgés de 15 à 24 ans considèrent qu’il est « difficile d’être un homme dans la société actuelle », contre 25 % deux ans plus tôt.
Coûteuse virilité
Paradoxalement, cette virilité dominante coûte très cher. Dans son ouvrage Le Coût de la virilité (2021), l’historienne Lucile Peytavin chiffre méticuleusement l’impact économique associé aux comportements à risque et asociaux, majoritairement masculins. Elle part du principe que la « différence d’éducation entre les femmes et les hommes pousse [ces derniers] à adopter plus de comportements antisociaux que les femmes ». Le coût de la virilité correspond ainsi « à ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes ». Résultat : selon l’historienne, les hommes coûteraient 95 milliards d’euros par an à la société.
Son analyse détaillée montre comment la surmortalité masculine (6,1 ans d’écart d’espérance de vie avec les femmes) résulte largement de comportements socialement construits. Les hommes consultent deux fois moins souvent de médecin par exemple. Une moins bonne prise en charge du soin auquel s’ajoutent des conduites à risque disproportionnées : les hommes provoquent 90 % des délits routiers, représentent 84 % des auteurs d’homicides et 97 % des auteurs de viols. Cette prise de risque excessive, valorisée dans l’idéal viril, a un coût pour l’entreprise (avec les arrêts de travail, les conséquences d’un management toxique…) et pour l’économie. Les travaux de Lucile Peytavin le démontrent : 18,9 milliards d’euros par an pour les crimes et délits sexuels commis par des hommes ; 3,3 milliards d’euros par an pour les violences conjugales ; 2,4 milliards d’euros par an pour les homicides et tentatives d’homicide. C’est sans compter les effets à plus long terme des politiques virilistes et des guerres économiques qui se multiplient et se matérialisent par l’instabilité des marchés et par la menace de crises financières.
Vers une économie post-viriliste ?
« La virilité est dans l’ADN même du capitalisme », affirme Lucile Peytavin. Ses travaux révèlent comment la conscience des coûts économiques et humains de la virilité devrait « permettre de prendre conscience de [ses] effets néfastes sur la richesse nationale, sur la performance des entreprises, sur la qualité de vie au travail ». Pour Daisy Letourneur, la question est plus fondamentale encore. La militante féministe explique que la masculinité, en tant que construction historique et sociale, est intrinsèquement liée à un système patriarcal où la domination constitue l’essence de l’identité masculine. Selon elle, « si on enlève la domination, le mot “homme” n’a plus de sens ». L’absence de constante historique sur ce que signifie être un homme – hormis sa position dominante dans la hiérarchie de genre – rend illusoire l’idée d’une masculinité non oppressive.
La solution ne réside pas pour autant dans un simple renversement des rôles : « Je ne pense pas que la solution soit de donner le pouvoir aux femmes, précise-t-elle. Le problème, ce n’est pas qui exerce le pouvoir, c’est le pouvoir en lui-même. » Mais tout n’est pas perdu. Pour la militante, les positions de pouvoir sont dynamiques. Elle appelle à lutter contre les structures à un niveau collectif, avec une approche solidaire. Des alternatives émergent : entreprises à gouvernance horizontale, coopératives privilégiant le consensus à la compétition, économies alternatives fondées sur l’entraide…
À l’heure où les régimes autoritaires gagnent du terrain, où les inégalités se creusent et où la planète s’épuise, interroger le coût de la virilité devient un impératif de survie.
Publié le 02/04/2025 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Le Coût de la virilité. Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes
Lucile Peytavin
Éditions Anne Carrière, 2021
Un essai sur l’impact économique des comportements asociaux des hommes qui sont majoritairement responsables des accidents de la route, des violences et des dégradations de biens. Cela entraîne un coût pour la société qui doit investir en services judiciaires, médicaux et éducatifs mais aussi gérer une perte de productivité, la réparation des biens ainsi que le soutien aux victimes. © Électre 2021
À la Bpi, Sociologie, 300.0 PEY
Virilité
Harvey Claflin Mansfield
Les Éditions du Cerf, 2018
Une histoire de la notion de virilité, passant en revue ses représentations, ses utilisations, voire ses manipulations, de l’Antiquité au 19e siècle. Sa confrontation avec les revendications des mouvements féministes est notamment abordée. © Électre 2018
À la Bpi, Sociologie, 300.0 MAN
Histoire de la virilité – Tome 2. Le Triomphe de la virilité : le 19e siècle
Georges Vigarello, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine
Édition du Seuil, 2011
La virilité est envisagée dans tous ses aspects par des spécialistes de l’histoire des mentalités et des représentations dans un parcours à travers les âges. Organisée autour de figures symboliques (le militaire, le politique, le jeune garçon, l’homosexuel, etc.), convoquant tous les imaginaires (littérature, cinéma, etc.), cette encyclopédie de l’homme viril lève un certain nombre de tabous.
À la Bpi, Sociologie, 300.0(091) HIS
Du Libéralisme autoritaire
Carl Schmitt
Zones, 2020
En 1932, le philosophe Carl Schmitt prononce une conférence pour une organisation patronale allemande. Il promeut un État fort, assure qu’une politique autoritaire peut seule relancer l’économie et appelle le patronat à se rallier aux positions d’Adolf Hitler. Le juriste antifasciste Hermann Heller lui répond et dénonce ce libéralisme autoritaire. Les deux textes sont complétés d’un appareil critique. © Électre 2020
À la Bpi, Économie, 320.2 SCH
La Crise de la masculinité. Autopsie d'un mythe tenace
Francis Dupuis-Déri
Éditions du remue-ménage, 2022
Un indispensable contre la rhétorique masculiniste. Malheureux, désemparés, culpabilisés… À en croire certain·es, les hommes traverseraient une crise de la masculinité dans les sociétés occidentales hyper féminisées. De quoi cette prétendue « crise » est-elle le symptôme ? Dans une enquête éclairée et nécessaire, Francis Dupuis-Déri discute l’origine et la signification politique de cette rhétorique qui a pour effet de susciter la pitié envers les hommes, de justifier les violences masculines contre les femmes et de discréditer le projet de l’égalité entre les sexes
À la Bpi, Sociologie, 300.0 DUP
Le Mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes
Olivia Gazalé
Robert Laffont, 2017
Face à l’évolution de la place de la femme et au féminisme post-moderne, une réflexion sur la généalogie du concept de virilité, son histoire depuis l’Antiquité grecque et ses limites dans la société contemporaine. L’auteure invite à repenser une masculinité plus équilibrée, qui dépasserait les valeurs de force, de combat et de puissance. © Électre 2017
À la Bpi, Sociologie, 300.0 GAZ
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