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Interview

Dorothy Iannone, extase créative

Fauteuil avec un pied cylindrique bleu ciel et avec des motifs ronds, assise bleu cobalt avec motifs géométriques, deux bras montants aux motifs géométriques dans les tons jaunes, dossier rouge et orange avec des motifs.
Armchair, 1975 © Dorothy Iannone. Photo : Tous droits réservés. Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Paris
Depuis plus de soixante ans, l’artiste américaine Dorothy Iannone produit une œuvre protéiforme, essentiellement inspirée de son expérience intime et amoureuse. Frédéric Paul, commissaire de l’exposition que lui consacre le Centre Pompidou, présente le parcours et la démarche de cette artiste éclectique.

Quel est le parcours de Dorothy Iannone ?

Dorothy Iannone est une autodidacte. Diplômée en droit et en littérature, elle commence à peindre à la fin des années cinquante, au moment où elle s’installe à New York. Elle est alors très influencée par les milieux artistiques d’avant-garde. La facture libre et assez gestuelle de ses premiers tableaux, non figuratifs, manifeste une forme d’expressionnisme abstrait, tout comme le geste d’arrachement des collages qui suivent ces œuvres. Parallèlement, elle réalise de nombreux voyages en Europe et en Asie, au cours desquels elle découvre l’iconographie indienne, qui la marque profondément.

En 1967, lors d’un séjour en Islande, elle fait une rencontre déterminante : celle de l’artiste suisse Dieter Roth, pour lequel elle quitte son mari et qui devient son grand amour et sa muse. Par ailleurs, elle fréquente des membres du groupe Fluxus, notamment Robert Filliou et Emmett Williams, que Roth lui présente. C’est un moment émancipateur. Au milieu des années soixante-dix, Dorothy Iannone et Dieter Roth déménagent en Allemagne, et elle obtient une bourse de séjour à Berlin, où elle vit encore aujourd’hui. Elle est toujours extrêmement dynamique et productive, et continue à travailler dans l’atelier installé dans son appartement. Il faut imaginer une vie libre, avec des prises de risques artistiques permanentes, et quelque chose encore de la culture hippie, mélangée à une grande sophistication. 
 
dyptique, dessin et texte à gauche, scène érotique à droite
L’Adorable Trixie, 1975-1978 © Dorothy Iannone. Photo : Tous droits réservés. Courtesy de l’artiste et Air de Paris, Paris

Qu’est-ce qui caractérise son œuvre ?

C’est une œuvre débordante et pleine de vitalité, qui mêle autobiographie, mythologie et sexualité. Sa rencontre avec Dieter Roth donne durablement une direction autofictionnelle à son travail, qui est à la fois érotique (les sexes de ses personnages sont exhibés) et nimbé d’une dimension mystique. Dorothy Iannone est extraordinairement douée pour créer des mondes d’images issues de toutes les civilisations, sans aucune hiérarchie. La présence du texte, plus ou moins lisible, est également très importante. Son travail graphique peut, d’une certaine manière, se rapprocher de l’esthétique de la bande dessinée.

Son œuvre trouve son langage et se consolide au fil du temps, en faisant varier les supports, les formats, les couleurs et les techniques. Dorothy Iannone procède beaucoup par collages, en cherchant à remplir toute la surface disponible. Elle développe une œuvre à caractère ornemental, très exubérante, animée par l’amour et l’extase, sans centre de gravité restrictif. Elle utilise indifféremment le texte, la peinture, la sculpture, le chant et la vidéo, qu’elle incorpore dans des dispositifs composites. 

C’est également une artiste controversée, qui a connu la censure.

Avant d’être elle-même victime de censure, il faut rappeler que Dorothy Iannone a poursuivi le gouvernement américain en 1961 contre l’interdiction du livre Tropique du Cancer de Henry Miller, dont elle a obtenu la libre importation sur le territoire américain.

En 1969, elle subit à son tour la censure lors d’une exposition collective organisée à la Kunsthalle de Berne, où son œuvre The (Ta)Rot Pack, un jeu de tarot ouvertement sexuel inspiré de sa relation avec Dieter Roth, a été retirée. Par solidarité, Roth, qui était à l’origine de son invitation, a décroché ses propres œuvres. En 1970, elle raconte cet épisode dans The Story of Bern, une œuvre-livre remarquable et un formidable document.

Cette exposition consacre une artiste dont la reconnaissance arrive tardivement…

Dorothy Iannone a toujours placé la quête de la liberté avant celle de la reconnaissance. Dans un tableau de 1978, elle exprime l’inquiétude que la pratique artistique, en devenant exclusive, puisse devenir une source de confort ! Encore aujourd’hui, elle est effectivement souvent considérée comme une « artiste d’artistes ». On a même vu en elle la seule femme du groupe Fluxus, alors qu’elle n’est pas Fluxus ! Elle a pourtant toujours été attentivement suivie par les collectionneurs et les spécialistes. Aujourd’hui, ce sont les galeries Air de Paris, à Paris, et Peres Projects, à Berlin, qui la représentent.

Cette exposition, je l’espère, vient surprendre les visiteurs. L’énergie vitale de Dorothy Iannone est très communicative, et cette invitation tardive doit être une leçon pour nous tous.

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