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La grande famille d'Erika Verzutti

Après « Imprimer le monde » puis « Coder le monde » , le troisième volet du cycle « Mutations/Créations » s’ouvre le 20 février 2019 au Centre Pompidou avec pour thématique « La Fabrique du vivant ». Aux côtés d’une exposition collective, le Musée a souhaité présenter l’exposition monographique d’une artiste femme, vivante, non-européenne : Erika Verzutti.
Portrait photographique d'Erika Verzutti
Portrait d'Erika Verzutti, © Bob Wolfenson
L’artiste brésilienne Erika Verzutti, née en 1971, vit et travaille à São Paulo. Remarquées à la dernière Biennale de Venise, ses œuvres sont encore peu montrées en Europe. Erika Verzutti a suivi un parcours peu académique : elle découvre l’art à la télévision puis s’inscrit en auditeur libre aux cours donnés par des artistes à l’Université libre d’Oswald de Andrade.

Matières et formes du vivant

Son rapport au vivant se retrouve à la fois dans les matériaux qu’elle utilise et les formes qui l’inspirent. Ses sculptures sont souvent moulées à partir d’objets organiques tels que l’œuf, qui tient une place prépondérante dans son œuvre. Elle réalise ses premières créations dans sa cuisine avec des objets du quotidien : banane, fruit du jacquier, noix de coco, qu’elle moule et utilise pour élaborer des œuvres organiques et sensuelles. Débutant avec peu de moyens, elle privilégie des matériaux « pauvres » comme le papier mâché ou le plâtre. Elle fonctionne à l’instinct et n’hésite pas à récupérer dans son atelier des rebuts qui deviendront des œuvres à part entière.

Des liens charnels

La sensualité et la sexualité sont aussi des éléments très présents dans ses œuvres comme Le Baiser, Le Missionnaire ou encore Le Bikini.
Erika Verzutti entretient un rapport charnel avec ses œuvres. Elle leur donne des noms, tels que Tarsila, en l’honneur de l’artiste Tarsila do Amaral. Quand elle parle de ses créations, elle utilise les pronoms anglais « she » (elle) ou « he » (lui) et non « it » (ça). Ses créations sont donc personnifiées. Erika Verzutti aime les rassembler au sein de « familles », allant jusqu’à créer des filiations entre elles. L’une de ses sculptures est d’ailleurs intitulée Grandfather. C’est ainsi que dans l’exposition, les œuvres sont exposées par groupe, sur des îlots, comme des archipels.

Jeux avec la réalité

Sur un des îlots, se trouve un Cimetière, dans lequel elle ne cherche à exprimer aucune morbidité. Les squelettes sont réalisés non pas avec des os mais de la plasticine, une sorte de pâte à modeler. Plus loin, les Minerals qui représentent des géodes sont en fait réalisés en bronze et peints. On retrouve là tout l’enjeu de son processus de création : la frontière entre la matière réelle ou l’imitation de ce réel.
Elle aime aussi donner une utilité à l’œuvre. Ainsi cette tortue-table ou ce grand cygne blanc, point central de l’exposition, qui sert de socle aux objets. Le cygne, construit in situ par l’artiste, a eu d’autres formes et utilisations ; il fut piste de danse à São Paulo et podium de défilé au Sculpture Center de New York.
Vue de l'exposition
Exposition E. Verzutti @ Centre Pompidou, Audrey Laurans, 2019

Une œuvre riche en références

Erika Verzutti a été fortement influencée par Oswald de Andrade et de Tarsila do Amaral, les artistes qui ont introduit le surréalisme au Brésil et théorisé l’anthropophagie, selon laquelle l’art s’auto-mange et se recrée en permanence. Cette inspiration l’amène à inventer perpétuellement, à changer de matériaux, à trouver des filiations à l’intérieur de sa propre œuvre. L’échange et le partage sont également importants pour elle, qui travaille beaucoup avec des enfants et développe un art participatif.

Erika Verzutti ne manque pas d’humour et aime se référer à ses pairs en nommant par exemple une sculpture animale Henri, en référence au sculpteur Henri Moore, en créant une colonne à la manière de Constantin Brâncuși mais avec des noix de coco ou encore en imitant Robert Gobber avec une sculpture à base de cire présentant l’aspect du fromage et qu’elle nomme Gobber. Elle se réfère au modernisme brésilien tout en le détournant et entretient un rapport trivial à l’art, vraie « science du quotidien ».
Série de géode
Mineral, 2013. Bronze, béton, argile, acrylique, cire
Tiroche DeLeon. Collection and Art Vantage PCC Limited
© Eduardo Ortega

Une scénographie minimale

Erika Verzutti se plaît à casser les codes du musée. La scénographie, imaginée avec Christine Macel, la commissaire de l’exposition, en est la preuve. Une ligne jaune dégradée sur le haut des cimaises donne une impression solaire et vivante à un espace épuré, sans textes explicatifs ni cartels. Les familles d’œuvres s’imposent et questionnent.
La seule salle cloisonnée propose des œuvres murales, derniers projets de l’artiste qui hésite encore à entrer dans la peinture et à travailler la couleur. Ce processus de gestation est symbolisé dans l’œuvre Gravide, qui signifie « enceinte » et qui ouvre l’exposition. Nouvelle naissance pour l’artiste, originalité d’une démarche qui casse les canons de l’histoire de l’art… Les œuvres d’Erika Verzutti ont encore beaucoup à nous apporter.

 
Article rédigé à partir des propos recueillis auprès de Loïc Le Gall, assistant à la commissaire de l'exposition.
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