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​L’art et la matière d'êtres vivants

L’exposition « Fabriquer le vivant » du Centre Pompidou (du 20 février au 15 avril 2019) nous plonge dans le domaine fascinant des molécules et des cellules biologiques artificiellement modifiées. C’est un voyage dans l’avenir de nos villes dont l’urbanisme pourrait acquérir une seconde nature, vivante. C’est aussi une réflexion sur notre humanité mutante et notre capacité à réinventer la matière qui compose notre environnement.
chaise végétale avec champignons
Eric Klarenbeek, Mycelium Chair, 2013 © Photo, Benjamin Orgis

Le Centre de création industrielle (CCI), créé en 1969, avait pour ambition de démocratiser la culture et de décloisonner les arts décoratifs, le design, l’urbanisme et l’architecture. Intégré au Centre Pompidou comme un de ses départements, il a fusionné en 1992 avec le Musée national d’art moderne. Depuis, le sigle du musée – MNAM/CCI – en porte la trace. Pour donner du corps et de la visibilité à cette composante essentielle du projet muséal, le cycle Mutations/Créations interroge depuis 2017 les liens entre les arts, la science, l’ingénierie et l’innovation.

Transdiciplinarité

Pour la troisième édition du cycle, une exposition collective rend compte de la transdisciplinarité à l’œuvre entre des artistes, des designers, des architectes, des laboratoires scientifiques et des industriels sous l’angle du modelage programmé du vivant. Ces différents acteurs explorent ensemble les possibilités d’inventer de nouveaux matériaux à base de matière vivante. Ils produisent avec ces nouvelles matières « premières » des objets et des œuvres pour nous imaginer dans un rapport différent à la nature, par l’utilisation de nouvelles technologies qui mêlent le numérique et la biologie.

Allison Kudla, artiste scientifique américaine, présente des éléments organiques imprimés à l’aide d’une bio-imprimante 3D. Durant le temps de l’exposition, des graines vont germer et les plantes pousseront à l’intérieur d’un gel. Cela va révéler un motif mathématique généré par des algorithmes calculés sur la base de plans urbains.

Le Wyss Institute, à Harvard, a développé des micropuces qui reproduisent la microarchitecture et les fonctions vitales d’organes humains comme le poumon, l’intestin ou le foie. Ces puces, présentées dans l’exposition, sont composées d’un polymère qui contient des vaisseaux artificiels. Des forces mécaniques peuvent être appliquées pour imiter le fonctionnement physique des organes vivants, comme les mouvements de respiration. Ces objets permettent aux chercheurs en médecine de développer des traitements de manière plus fiable et éthique en évitant les tests sur les animaux ou sur les humains.  

Disparition des formes

Marie-Ange Brayer et Olivier Zeitoun, commissaires de l’exposition, veulent montrer la perméabilité entre les différents champs de la connaissance scientifique et comment les créateurs s’approprient les avancées de la biologie synthétique et des nanotechnologies. Des questions telles que le statut de l’humain dans la nature, ce qu’est le vivant ou ce que signifie le corps, deviennent des composantes du travail des artistes. Il n’y a plus de forme en soi puisque les matériaux sont vivants et que cela peut mener à la disparition des formes dans le temps. La conservation des œuvres change de nature et consiste alors à établir le procès-verbal d’un processus d’installation évolutif.

Cette faculté de programmer le vivant donne des idées aux hackers. Josiah Zayner propose ainsi des kits en vente libre sur Internet pour modifier son propre ADN. Le travail de cet artiste performeur est présenté dans la frise chronologique « Archéologie du vivant » qui permet au visiteur de visualiser, au début de l’exposition, l’évolution de la notion de vivant.

Moins provocateur, le travail de David Benjamin, artiste new-yorkais, accueille les visiteurs au début de leur parcours. Ces derniers passent sous une grande canopée réalisée en briques de mycélium – le blanc des champignons, qui assure leur croissance.

Perfection ou progrès ?

Une section de l’exposition nous interroge de façon plus critique sur le sens de nos constructions matérielles et symboliques. L’artiste suisse Pamela Rosenkranz y a, par exemple, installé un bassin contenant un liquide rose dans lequel sont mélangés des éléments organiques industriels et artificiels. Elle veut nous inciter à réfléchir à la couleur particulière de la peau créée artificiellement par l’industrie pharmaceutique et valorisée par la publicité. À côté de ce bassin sont placées deux toiles que l’artiste a peintes à partir de pigments naturels, prélevés sur des organismes et des animaux sous-marins qui vivent en Amazonie.

Teresa van Dongen, designer néerlandaise, présente trois lampes mises au point en collaboration avec l’université de Gand, ainsi que l’institut de recherche technologique VITO à Donk, en Belgique. Ces créations qui jouent avec les propriétés de la lumière sont alimentées en électricité par des bactéries nourries par des nutriments naturels une fois par semaine.

Cet ensemble d’expériences nous permet d’imaginer une modernité en symbiose avec la nature grâce, paradoxalement, à la création de nouveaux matériaux vivants, plus respectueux des cycles de la vie. Comme si notre nature profonde, créatrice, répondait à un désir de renouvellement salvateur. De quoi donner matière à une réflexion vivifiante !
culture
Allison Kudla, Capacity for (Urban Eden, Human Error), 2010 © Miha Fras, 2011 / Kapelica Gallery, Ljubljana, Slovenia 
 

Florence Verdeille et Lorenzo Weiss, Bpi
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°28
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