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Portrait

Maurice Sherif, un homme au pied du mur

Maurice Sherif photographiant le mur de séparation USA-Mexique, Naco, Arizona. Avec l'aimable autorisation de l'auteur
Maurice Sherif photographiant le mur de séparation USA-Mexique, Naco, Arizona. Avec l'aimable autorisation de l'auteur
Crainte du terrorisme, tentation du repli communautaire... Les états n'ont jamais autant construit de murs à leurs frontières qu'à l'époque contemporaine : Chypre, Ceuta, Israël, Arabie Saoudite, Hongrie... Portrait du photographe Maurice Sherif, auteur du monumental The American wall et invité du salon documentaire Amexica, le mur frontière
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Maurice Sherif, autoportrait. Avec l'aimable autorisation de l'auteur

Nietzsche a écrit que « la grandeur de l'homme, c'est qu'il est un pont et non une fin ». Pour peu que l’on se souvienne de la folie du philosophe et de la puissance de son oeuvre, le photographe Maurice Sherif tient sans doute autant de lui que de son idéal humain. Quels seraient les éléments présidant à la naissance de la tragédie de celui qui a parcouru seul et à pied la quasi-totalité des 1992 kilomètres du mur de séparation entre les États-Unis et le Mexique ?

Une jeunesse libanaise

Né à Limassol en 1951 d'une mère chypriote et d'un père palestinien, Maurice Sherif passe sa petite enfance à Chypre avant que sa famille ne s’installe à Beyrouth. Il a six ans quand son père lui offre son premier appareil photo, un Instamatic. La vingtaine quand il finit ses études chez les Jésuites. Et qu’éclate la guerre civile. Durant trois ans, il enseigne la lecture, l’anglais et les mathématiques aux enfants du camp de réfugiés palestiniens de Tel Al-Zaatar. Il y photographie les enfants livrés à eux-mêmes dans les rues bouclées, dormant en classe après des nuits blanches causées par le bruit des combats ou reclus chez eux en état de choc. « Il y avait une violence endémique à l'école : écolier contre écolier, écolier contre enseignant, enseignant contre écolier. Le désespoir était partout. Je voulais imaginer de nouvelles perspectives de vie pour les enfants, loin de l'injustice. Ça a été mon inspiration pour photographier. Le matin, l'après-midi et le soir, de petits yeux demandaient "vas-tu te battre pour moi ?"»

Un visage et une histoire

Maurice quitte le Liban en 1974 pour l’Amérique du Nord. Après un bref passage à l’école de cinéma de la Queens University au Canada, il part étudier la communication visuelle à l'Université de San Francisco. Il découvre les travaux de Roy DeCarava sur les afro-américains de Harlem. En 1976, il voit se construire les premiers pans du mur de séparation entre les États-Unis et le Mexique, et apprend le massacre perpétré au camp de Tel Al-Zaatar. Six ans plus tard, Sabra et Chatila. N'étant jamais retourné au Liban, Maurice mûrit néanmoins un projet au long terme : « je voudrais mettre un visage sur tous ces gens. En général, on voit leurs corps, les chiffres, la brutalité de l'homme contre l'homme, mais on ne voit jamais leur visage, on ne raconte jamais leur histoire. » Tâche ardue dans la mesure où les survivants sont disséminés dans le monde entier. 

Maurice fait alors le lien entre l’injustice portée aux réfugiés palestiniens et celle portée aux migrants de la frontière américano-mexicaine. « Aux États-Unis, il y avait les éléments que je cherchais: l'exception américaine, le pays de la liberté et de l’immigration, mais aussi l'injustice due à une discrimination assez précise des gens. Pour moi, c'était et c'est toujours choquant. C'est comme si tu remplaçais la Statue de la Liberté par ce mur peu connu. » Le citoyen américano-chypriote décide de donner à ce dernier ce qu’il n’a pas encore pu donner aux réfugiés des camps palestiniens : un visage, une personnalité et une histoire. Une humanité.

Purgatoire de la liberté

Freelance, Sherif commence à parcourir en 2006 à pied la quasi-totalité des 1992 kilomètres du border fence, avec sa chambre argentique. Le périple dure cinq ans, du Texas à la Californie en passant par les déserts d'Arizona et du Nouveau-Mexique. La pellicule Polaroïd 55 noir et blanc se liquéfie sous l’effet de la chaleur. Il négocie sa présence avec les cartels de la drogue côté mexicain et avec les garde-frontières côté états-uniens. Le mythe de la frontière émancipatrice continue d'y attirer toutes sortes de fortes personnalités. Légaux ou non, les migrants n'y trouvent souvent qu'un purgatoire. En 2008, Maurice rencontre une jeune femme en robe rouge, Shawna Forde. Membre de la milice Border Patrol, elle veut monter la sienne mais manque de fonds. De retour à Paris où il réside depuis 1989, le photographe est interrogé par le FBI à son sujet et apprend qu'elle est condamnée à mort pour avoir abattu, après l'avoir racketé, un Mexicain et sa petite fille.

Maurice Sherif est d'autant plus déterminé à donner un visage au mur que les grands médias américains et internationaux se désintéressent de celui-ci. Les photographies sont frontales, les contrastes durs. Toutes sont prises aux heures les plus chaudes du jour, quand les hautes lumières tapent le métal des pylônes et de la tôle. Publié en 2011, le livre-objet The American wall : from the Pacific ocean to the gulf of Mexico est primé plusieurs fois et ses tirages exposés notamment au Getty Museum de Los Angeles et à Paris. Des confrères lui reprochent l'absence d'êtres humains sur les clichés. Un jour qu’il marche à Nogales, ville scindée en deux par le mur, Sherif est frappé par le silence des rues. « Je me suis dit : du silence, rien d'autre. Il faut photographier le silence. Derrière le silence, il y a la brutalité mais aussi la beauté et l’espoir. Si j'avais photographié des gens autour du mur, celui-ci serait devenu un simple élément de décor. » Depuis, l'administration Obama a prolongé et militarisé le mur. Courant 2014, Sherif retourne photographier le mur nouvelle génération pour l'ouvrage à paraître, El muro de México : barbarism with no face

Le sous-titre de l'oeuvre à venir augure peut-être de la teneur tragique du projet du photographe : si toute la force vitale de The American wall consistait à doter le mur de l'ère Bush d'une personnalité brutale et solaire
, El muro de México semble indiquer une régression. Le mur high tech d'Obama n'a pas le visage de son prédecesseur. Il se peut même qu'il n'ait pas de face. Vu du côté des principales victimes - les migrants latinos et bon nombre de frontaliers, la barrière de séparation est devenue un monstre avec lequel il faut réapprendre à composer. Maurice Sherif est-il condamné à un éternel retour vers le border fence ? Et, par-delà le bien et le mal, à modeler sans cesse de la lumière dans les zones grises de l'humanité ?

 

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