0   Commentaires
Analyse

Occupy Beaubourg !

Printemps arabes, Occupy Wall Street à New York, mouvement des Indignés en Espagne, des Parapluies à Hongkong… Depuis une dizaine d’années, des révoltes citoyennes secouent la planète. Les artistes contemporains se font l’écho de ces luttes et s’en inspirent. L’édition 2016 du festival Hors Pistes, programmée par Géraldine Gomez, rend visible cet intérêt en présentant des œuvres d’artistes internationaux.
Toutes les luttes se ressemblent. Si les motifs d’indignation diffèrent, la forme que prend l’expression du mécontentement est, à peu de chose près, identique depuis des siècles. Sans doute n’a-t-on pas trouvé d’action plus efficace pour montrer l’ampleur de son indignation que de se rassembler, de marcher ensemble, et d’occuper l’espace public. Pancartes, affiches, slogans, chants… sont des outils visuels et sonores encore largement utilisés. « Chaque fois qu’on fait une manifestation », souligne Géraldine Gomez, « on inscrit ses pas dans une manifestation antérieure, soit concrètement, en défilant dans les mêmes rues, soit en reprenant les codes qui accompagnent la manifestation. Hors Pistes explore ces rites de la contestation citoyenne à travers des représentations artistiques. »

Réactiver les codes, détourner les rituels

photo de la vidéo Claiming the Echo
Marco Godoy, Claiming the Echo, 2012 © Marco Godoy
Depuis longtemps, les artistes s’intéressent à ce vocabulaire formel et l’intègrent à leur travail. Ainsi, en 1967, à San Francisco, alors que les États-Unis s’embourbent dans la guerre du Vietnam, la chorégraphe américaine Anna Halprin réalise la performance Blank Placard Dance. Elle demande à des danseurs de marcher dans la rue en brandissant des pancartes vierges. Le but ? Provoquer la surprise et les questions des passants sur le motif de cette manifestation silencieuse, recueillir leurs propres motifs de révolte. Dans le cadre du festival, cette performance sera rejouée. Sous la direction artistique de la chorégraphe Anne Collod, des volontaires défileront dans les espaces du Centre Pompidou et recenseront, peut-être, les raisons contemporaines de s’indigner. L’artiste colombien Iván Argote s’intéresse pour sa part au slogan. En amont du festival, il proposera un atelier de création de slogans. Ces derniers seront ensuite inscrits sur différents mobiliers : vitrines, présentoirs, porte-documents, dispersés dans les espaces du Centre. Aux côtés des œuvres présentées, ces formules écrites sur des supports inhabituels offriront un parcours alternatif. Marco Godoy, lui, est sensible au caractère sonore des slogans scandés lors des manifestations. Cet artiste espagnol a demandé à La Solfónica, une chorale madrilène qui ne chante que lors de manifestations, de reprendre certains slogans dans un arrangement musical inspiré du compositeur Henry Purcell. Dans sa vidéo Claiming the Echo (2012), il filme les membres de la chorale dans un théâtre vide. Alors que ces derniers, habillés de noir, partition à la main, se répartissent sur les gradins, rien ne laisse présager que vont retentir : « It’s called a Democracy but it’s not a Democracy », « We are not scared » and « These are our weapons ». Ces morceaux composés pour la vidéo ont, depuis, été intégrés au répertoire de La Solfónica.

Représenter la contestation

« Les représentations artistiques de la contestation sont particulièrement nombreuses dans les pays les plus durement touchés par la crise », constate Géraldine Gomez, « En Espagne, la production artistique traite souvent de ce sujet. Les artistes espagnols ne sont pas seulement témoins de ce qui se passe, mais leur travail dénonce directement des injustices ou apporte des solutions possibles. » Les oeuvres sélectionnées, principalement des installations et des vidéos, proviennent cependant de nombreux autres pays. Elles rendent compte de façon plurielle des mouvements de révolte. Ces représentations montrent certes l’engagement des artistes mais aussi les interrogations que soulèvent chez eux ces mouvements, les associations qu’ils déclenchent.

Documenter

photo de la vidéo Newsreels de Jem Cohen
Jem Cohen, Gravity Hill Newsreels : Occupy Wall Street, 2011 © Jem Cohen
Certaines œuvres se rapprochent du documentaire. Gravity Hill Newsreels : Occupy Wall Street (2011) de Jem Cohen, documentariste reconnu, ou Take the Square (2012) d’Oliver Ressler appartiennent à cette catégorie. Présent sur les lieux d’Occupy Wall Street dès le début du mouvement, Jem Cohen y filme une série de courtes vidéos, parfois seulement de quelques minutes. « Petites observations, plutôt que grandes déclarations » comme il les qualifie dans un entretien réalisé par Artforum, ces vidéos ont ensuite été réunies dans un film. Observateur solidaire mais distancié du mouvement, Jem Cohen capte les changements quotidiens de ce rassemblement. Dans Take the Square (2012), installation vidéo à 3 canaux, Oliver Ressler donne la parole à des militants du mouvement de la place Syntagma à Athènes, d’Occupy Wall Street et des Indignés à Madrid. Face à la caméra, quatre à six militants discutent entre eux des processus de prise de décision collective ou de l’importance de l’occupation des espaces publics. En confrontant des points de vue de militants, l’artiste autrichien participe à une meilleure connaissance de l’organisation de ces mouvements alternatifs. D’autres œuvres s’intéressent aux idées et théories qui soustendent les révoltes. La vidéo Democracy (2014) de Miquel García est, par exemple, une réflexion sur le concept de démocratie. Elle est composée d’extraits de discours de personnalités politiques de tous bords, espagnoles ou latino-américaines, qui toutes utilisent le terme démocratie ou y font référence. Avec Baby Marx (2008), le mexicain Pedro Reyes reconstitue sous forme de théâtre de marionnettes les visions antagonistes de l’économie défendues par Karl Marx et Adam Smith. Dans l’un des cinq épisodes, Pedro Reyes confronte ses marionnettes de bois (et leur théorie) au réel, et les filme au milieu des manifestants d’Occupy Wall Street.

Expérimenter

image de Rond de jambe d'Aimée Zito Lima
Aimée Zito Lema, Rond de Jambe, 2015 © Aimée Zito Lema
Les représentations des combats citoyens empruntent parfois des voies plus poétiques. Dans sa vidéo Rond de jambe (2015), Aimée Zito Lema établit un parallèle entre les corps en lutte et les corps dansants. Elle s'inspire d'un conflit déclenché dans les années 1980 par la construction du Stopera à Amsterdam. Les riverains estimaient notamment que ce bâtiment destiné à accueillir des spectacles de danse était trop élitiste. En visionnant les archives de cette lutte, l’artiste argentine prend conscience de l’implication physique mise en jeu lors des contestations. Elle travaille alors avec des danseurs sur les gestes, parfois violents, des contestataires. La vidéo juxtapose les images d’archives et celles de la répétition d’une chorégraphie intégrant certains de ces mouvements. Autre exemple, l’artiste cubain Adrian Melis a assisté en Espagne à de nombreuses manifestations pour les droits des travailleurs. Il en a enregistré le son pour en garder la trace. Dans son installation The Power of the Working Class, il l’utilise et en donne une équivalence visuelle. Par le biais de machines à bulles, le son est transformé en bulles de savon. Plus le bruit de la manifestation est fort, plus le visiteur est bombardé de bulles. Une fois passés la surprise et l’émerveillement, il s’interroge. Que symbolisent ces bulles de savon ? La beauté fragile de la lutte ? Leur éclatement inéluctable ne signifie-t-il pas plutôt l’inutilité de celle-ci ? Les frontières entre ces formes de représentations sont poreuses. Tourné depuis la fenêtre d’un immeuble donnant sur une place où se déroule une manifestation étudiante contre le Contrat première embauche, Sur place de Justine Triet a des allures de documentaire. Le film suit les mouvements de la foule, paysage changeant et chaotique. Les agressions des casseurs, les interventions des CRS, les rythmes visuels de la rue se mélangent dans une chorégraphie hypnotique. « À la fin, on ne sait plus que c’est une manifestation, cela devient abstrait », explique Géraldine Gomez.


Marie-Hélène Gatto
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°20
Captcha: