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Analyse

Urban Sketchers

Gabriel Campanario a l’habitude de croquer des scènes sur le vif dans la rue. Lorsqu’il crée en 2007 un groupe consacré à sa passion du dessin sur le site de partage d’images Flickr, il ne s’imagine pas qu’il va donner naissance à un véritable mouvement mondial. Un an après, les contributions sont suffisamment nombreuses pour lancer un site autonome. En 2009, Urban Sketchers devient une association, aujourd’hui présente dans une vingtaine de pays.

Documenter le monde à travers le dessin

Le carnet de croquis est présent depuis longtemps dans la boîte à outils de l’artiste. On connaît les nombreuses esquisses de Delacroix rapportées de ses voyages au Maroc. Consigné dans des calepins, ce matériau brut pourra être réutilisé plus tard dans un tableau, mais il constitue aussi une documentation à part entière : dessin et texte juxtaposés sont un véritable témoignage sur la vie et les mœurs en Afrique du Nord au début du XIXe siècle.

Le dessinateur est également un reporter. C’est dans cette tradition que se situe Campanario, lui-même journaliste. Les dessins des sketchers, qu’il a réussi à fédérer, ne sont pas de simples cartes postales pittoresques, ce sont des chroniques de la vie quotidienne des villes modernes. Vu sous cet angle, on peut rapprocher le croquis urbain de la bande dessinée de reportage, popularisée ces dernières années par des auteurs comme Joe Sacco ou Étienne Davodeau. Cette ambition documentaire est particulièrement sensible dans le manifeste des sketchers qui définit les dessins réalisés sur le vif comme « des archives de lieux et d’instants». Les dessinateurs insistent souvent sur le fait que dessiner une chose permet de comprendre comment elle fonctionne, c’est vrai des objets, des machines, mais aussi d’entités plus complexes et insaisissables, comme les villes. La suédoise Nina Johansson estime ainsi que « dessiner une ville, ce n’est pas seulement la reproduire sur le papier. Ça consiste avant tout à la connaître, à la comprendre, à s’y sentir chez soi. »
dessin d'Emily Nudd-Mitchell
Marche de solidarité avec Charlie Hebdo à Lyon © Emily Nudd-Mitchell

Internet et le renouveau des pratiques amateurs

Les sketchers ne se contentent pas d’exposer leurs œuvres sur des sites-vitrines, ils forment une véritable communauté. Ils se retrouvent en ligne pour parler de leurs dessins ou de leurs voyages, pour se donner des conseils ou pour planifier des séances de dessin collectives. Ces usages s’inscrivent dans un phénomène plus large de renouvellement des loisirs créatifs, rendu possible par les nouvelles technologies. Dans des domaines aussi variés que le dessin, la photographie, l’écriture ou la musique, il existe des sites spécialisés qui permettent aux internautes de se rencontrer et de partager leurs créations. Certains sites sont devenus de gigantesques « plaques tournantes internationales ». DeviantART, consacré aux arts visuels, comptabilise ainsi 8 millions d’inscrits et 100 millions d’œuvres.

Les communautés en ligne ont souvent un jargon spécifique et toutes sortes de petits rituels. Un Sketchcrawl est par exemple un marathon de dessin au cours duquel les participants doivent croquer un lieu donné, InkTober est le nom d’un autre challenge qui consiste à dessiner chaque jour du mois d’octobre un dessin à l’encre et à le mettre en ligne. Ces petits défis sont des prétextes qui créent un climat d’émulation, une chose essentielle pour des artistes amateurs facilement en butte à la solitude ou au découragement.
 

Le croquis dans les lieux culturels

Dessin de Christine Deschamps
L'Atelier de basse-lisse de la manufacture des Gobelins © Christine Deschamps
Souvent, des dessinateurs se donnent rendez-vous dans un lieu culturel sans même que le site qui les accueille se rende compte qu’une intense activité créative a lieu dans ses murs. Le dessin pratiqué par les sketchers est un art sauvage qui s’épanouit en dehors des institutions… mais les choses évoluent petit à petit. Le carnet de croquis dispose désormais de son festival, Rendez-vous du carnet de voyage, qui a lieu tous les ans à Clermont-Ferrand. La bibliothèque d’art de Brooklyn accueille, quant à elle, The Sketchbook Project. Elle a ainsi constitué une collection originale : pour 25 $ elle fournit à ses usagers un carnet vierge qui, une fois rempli, peut intégrer son fonds. Certaines institutions commencent à organiser des sketchcrawls ou des visites dessinées, comme la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris ou bien la Piscine de Roubaix. Celle-ci a organisé en janvier 2015 une nuit du dessin à laquelle 300 personnes ont participé. La Bpi, elle-même, a accueilli récemment des groupes de dessinateurs qui ont pu accéder librement aux espaces de la bibliothèque et à l’exposition Frank Gehry dans le musée du Centre Pompidou.

Voilà un paradoxe bien contemporain : aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les institutions culturelles qui apportent l’art à leurs usagers. Ce sont les visiteurs eux-mêmes qui, à l’instar des sketchers, apportent une bouffée de créativité dans les lieux de culture. 

Nicolas Beudon, Bpi
Article paru initialement dans le numéro 17 du magazine de ligne en ligne
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