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Appartient au dossier : Bâtir l’histoire chilienne

Bâtir l’histoire chilienne 1/4 : La mine de Lonquén

Où sont les hommes des familles Maureira Muñoz, Estudillo et Hernandez, disparus en octobre 1973 à Isla de Maipo ? C’est la question à laquelle répond de manière lapidaire No Olvidar d’Ignacio Agüero, tourné clandestinement sous la dictature du général Pinochet.
Pour accompagner le cycle « Chili, cinéma obstiné » qui se tient à l’automne 2020 à la Cinémathèque du documentaire à la Bpi, Balises évoque des lieux qui jouent un rôle actif dans certains films parce qu’ils permettent de reconstruire une mémoire nationale.

Un bâtiment de pierres en ruines
Ignacio Agüero (sous le pseudonyme de Pedro Meneses), No Olvidar © Agüero & Asociado, Grupo Memoria-Aida, 1982

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No Olvidar (c’est-à-dire « pour mémoire »), produit en 1982 par le Grupo Memoria (« Groupe Mémoire »), s’ouvre sur le témoignage d’une femme assise près d’un autel, qui se dit soulagée d’avoir retrouvé son mari et ses quatre fils. Le générique apparaît sur l’image d’un mur de pierre serti d’un crucifix. « Ce film fait partie de la mémoire du Chili » explique le commentaire, il « cherche les images qui commencent à s’effacer ».

Un cimetière clandestin 

No Olvidar convoque en effet une multitude d’images – interviews, plans paysagers, photographies, coupures de presse, cartes géographiques – afin de raconter la lutte de la famille Maureira Muñoz pour entretenir la mémoire de plusieurs hommes de la famille. Le père et quatre frères Maureira Muñoz sont interpellés par la police à leur domicile d’Isla de Maipo le 7 octobre 1973 pour une raison inconnue, ainsi que les hommes des familles Estudillo et Hernandez. Leurs proches recherchent les quinze disparus pendant six ans, jusqu’à ce qu’une dénonciation anonyme rapporte l’existence d’un cimetière clandestin dans la mine abandonnée de Lonquén, située non loin de là.

Suite à une enquête, diligentée par l’Église pour éviter qu’un tribunal d’État n’étouffe l’affaire, quinze corps sont retrouvés dans un puits à côté de la mine. Les victimes sont identifiées comme étant les disparus. La manière dont les corps sont disposés permet de comprendre comment les hommes sont morts. Contrairement aux affirmations des policiers qui les avaient interpellés, évoquant un guet-apens, il s’agit d’une exécution sommaire. Les victimes ont probablement été enterrées vivantes.

Un sanctuaire, pour mémoire 

Le mobile des arrestations n’est jamais officiellement éclairci, encore moins celui de l’exécution. Les policiers qui ont effectué les interpellations vont en prison pour leur crime et y restent… quarante-cinq jours, avant d’être relâchés. L’impunité des bourreaux transforme le lieu de la mémoire qu’est la mine de Lonquén en enjeu historique : lui seul témoigne de l’existence des exactions.

Au plus haut niveau de l’État, malgré les manifestations de proches des disparus, le crime est nié. D’ailleurs, les familles ne peuvent pas enterrer leurs morts : alors qu’une cérémonie funéraire est prévue à Santiago devant des milliers de soutiens, le personnel de la morgue dépose les corps dans la fosse commune de Isla de Maipo, sous la menace de la police secrète. Pour remédier à l’absence de sépulture, un sanctuaire à la mémoire des victimes est dressé devant la mine de Lonquén en 1979.

Un symbole de déni

Ignacio Agüero montre le sanctuaire et interroge plusieurs membres de la famille Maurira Muñoz devant les murs de la mine, les icônes et les fleurs qui les parsèment. Deux mois plus tard, la mine est dynamitée. Dans la dernière partie de No Olvidar, le réalisateur filme en silence l’espace désormais vide, dans la campagne, comme si les lieux avaient été rendus muets.

En fixant sur pellicule la trace d’un lieu désormais disparu, le film devient à son tour un espace de la mémoire. Il acquiert un statut d’archive qui lui confère une dimension politique : par son existence même et par l’accumulation de traces qu’il concentre, No Olvidar est l’un des premiers documentaires à lutter activement contre les mécanismes d’effacement, de déni et de falsification de l’histoire mis en place par la dictature de Pinochet au moment où le film est tourné.

Un intertitre final rappelle que, suite à la découverte des corps dans la mine de Lonquén, d’autres corps ont été découverts dans de nombreux lieux. Nous sommes alors en 1982, les disparus de la dictature se comptent déjà par milliers et leur nombre n’a pas fini d’augmenter.

Publié le 05/10/2020 - CC BY-NC-SA 4.0