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Auto-portraits

Filmer des documentaires à la première personne est une démarche intime. Elle permet de se raconter soi-même autant que de dresser le portrait subjectif du monde alentours. Arnaud Hée, programmateur du cycle Alain Cavalier, Ross McElwee : auto-portraits proposé par la Cinémathèque du documentaire début 2019, analyse comment les deux réalisateurs s'emparent chacun à leur manière de cette matière foisonnante qu'est la vie, pour en faire du cinéma.
« Mon problème n’est plus tellement de passer du «Je» au «Il», mais de trouver, en continuant de garder la caméra à la main, et de dire que c’est le cinéaste qui filme, un nouveau rapport avec les autres, avec le monde, avec la vie extérieure à moi. [...] Je suis très préoccupé par les histoires de double... de doubles qui se réunissent, le filmé, le filmeur, c’est la même personne en fait. »
Alain Cavalier dans Amanda Roblès, Alain Cavalier, filmeur, De l’incidence éditeur, 2014, p. 279

«  J’espère que mon œuvre est perçue davantage comme une réflexion sur soi que comme un solipsisme. J’essaie d’éviter ce piège en utilisant autant d’humour que possible - allant jusqu’à l’autodérision -, pour qu’on ne prenne pas cette vision centrée sur soi trop au sérieux. Et j’essaie d’ouvrir mes films au monde en général par le fait que d’autres personnes occupent l’écran et jouent un rôle important. »
Ross McElwee, Trafic n°15, été 1995, p. 28
Alain Cavalier tient une feuille blanche devant son visage
Lettre d'Alain Cavalier (1982)

Condenser l'existence

Filmer à la première personne, c’est imaginer un espace commun pour la vie et les films. Cette démarche consiste nécessairement en une mise en forme – en scène, en récit – resserrée, fantasmée et romancée de l’espace et du temps d’une vie. Passée au filtre des moyens du cinéma, la veine autobiographique condense l’existence : un dialogue entre soi et le monde, une manière d’éprouver le passage du temps, une façon d’être  sociale, familiale, professionnelle, sentimentale, amicale... Ces films font résonner la vie, dans ses états les plus contradictoires, n’hésitant pas à dévisager sa part tragique. Avec la pratique auto-biographique, les cinéastes réalisent l’archive de leur existence, captent le fugace, sauvegardent ce qui est voué à disparaître.
Les œuvres d’Alain Cavalier et de Ross McElwee se déploient avec une acuité toute particulière à la croisée de ces aspirations et dialoguent ainsi naturellement, et ce jusque dans les voix de ces deux conteurs et filmeurs. Chacun y manie un humour et une dérision défiant la gravité des choses, la distance flegmatique et la fausse naïveté de Ross McElwee, la spiritualité joyeuse et joueuse d’Alain Cavalier.

Alain Cavalier caractérise sa pratique autobiographique - son journal - comme un double mouvement, à la fois intérieur, tourné vers lui, et extérieur, dirigé vers le monde. Cette tension exprime combien ces films nous regardent et aussi pourquoi l’autobiographie n’est pas seulement un art de l’autoportrait, mais également du portrait. Ces deux « auto-portraitistes » se rejoignent ainsi par la pratique du portrait cinématographique, qui est aussi un art de la rencontre. Alain Cavalier y a consacré un important pan de son œuvre, Ross McElwee s’y adonne avant tout en les intégrant à ses films autobiographiques. Le choix de mêler dans ce cycle portraits et films à la première personne permet d’explorer comment on se raconte aussi à travers autrui, comment on est nourri de la rencontre, moteur essentiel de la démarche documentaire.

Territoires de l'intime

Cette convergence entre les cinéastes posée, il est frappant de voir combien l’un et l’autre incarnent deux cultures cinématographiques, l’une nettement française (d’un authentique américanophile), l’autre franchement américaine (d’un francophile avéré). Ross McElwee s’est rapidement placé dans la tradition américaine du cinéma à la première personne des années 1960 et 1970 - notamment sous l’influence d’Ed Pincus, l’auteur de Diaries : 1971-1976 (Journaux, 1981), qui fut son professeur à Harvard. La trajectoire d’Alain Cavalier débute par un cinéma de fiction avec des acteurs prestigieux, des équipes pléthoriques sur les plateaux, des moyens techniques foisonnants. À partir des années 1970, il amorce une pratique plus artisanale, qu’il approfondit en s’emparant de la vidéo, de caméras toujours plus petites, avec lesquelles il fait corps et regard.

Alain Cavalier pratique dans cette économie un « cinéma de chambre » où le prosaïsme des petits riens est, par le truchement de son art, transcendé en une matière à la fois méditative et poétique. En plus du portraitiste, il est à situer dans la tradition picturale de la nature morte, saisissant objets, fruits et bestiaires en gros plans, dans des compositions animées par sa voix. Il s’agit d’un cinéma fondamentalement intimiste, dont le territoire même est constitué d’espaces réduits, confinés, domestiques : appartements, chambres, lits.

L’œuvre de Ross McElwee est aussi intime, mais sans doute moins intimiste. Comme tous les grands cinéastes étasuniens, il s’agit d’un formidable portraitiste de son pays : ses habitants et ses espaces, son présent et sa mémoire, ses lieux et son Histoire. L’horizon de ses films est aventureux, épique, et sa persona ne cesse d’intégrer un récit - historique, cinématographique - bien plus grand que lui. Et à l’image des plus fameux romanciers américains, il accomplit cela à partir d’une terre d’élection ; la sienne est la Caroline du Nord, État du Sud où reposent encore les atavismes de la ségrégation, de la guerre de Sécession, de la religiosité. Entre Nord progressiste (le Massachusetts, où il s’est installé depuis qu’il a entamé ses études) et Sud conservateur (la terre de ses ancêtres), le personnage de cinéma Ross McElwee se tient sur cette brèche, ses films sont aussi des voyages à travers les fractures et les possibles américains.

Arnaud Hée, programmateur
Article issu de la brochure Hiver 2019 de la Cinémathèque du documentaire à la Bpi

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