0   Commentaires
Analyse

Aux squats et cætera, ou filmer l’engagement au quotidien

Pendant plus de deux ans, la documentariste Marie Maffre a filmé l’occupation d’immeubles par le collectif Jeudi noir. Son film, Ainsi squattent-ils, suit Stéphane, Samantha, Julien et quelques autres entre actions militantes et invention du quotidien.
Le collectif Jeudi noir s’est fait connaître dès 2006 par des actions médiatiques et festives. Perruques colorées sur la tête, bouteilles à la main, les membres se donnaient rendez-vous – et donnaient rendez-vous aux journalistes – pour visiter des logements loués à des prix exorbitants. Marie Maffre les rencontre en 2009 au moment où ils investissent la Marquise, bâtiment en partie classé donnant sur la place des Vosges. Depuis quelque temps déjà, elle cherchait à filmer des squats : « ce sont des lieux extrêmement intéressants dans des villes comme Paris où tout tourne autour de la consommation et où tout est très cher. Il y a très peu d’espaces comme ça, “de désordre” aurait dit Albert Jacquard, d’accueil, de gratuité et de vie collective. » Mais la précarité inhérente à ce mode d’habitation avait contrarié ses précédentes tentatives. Elle profite donc de la possibilité offerte par Jeudi noir. « De plus », précise Marie Maffre, « leur manière collective de militer m’intéressait. Je suis assez admirative, ils ont une grande attention à ce qu’il n’y ait pas de leadership, y compris dans une position plus militante. Ils font ça avec une grande délicatesse. »
Image du film Ainsi squattent-ils
Image du film Ainsi squattent-ils de Marie Maffre © Laetitia Legrand 

Vivre à la Marquise

Dans la Marquise inhabitée depuis le milieu des années 1960, Marie Maffre va pouvoir poser sa caméra. « On parle bien d’immeubles qui sont vides, souvent depuis extrêmement longtemps, et sur lesquels il n’y a pas forcément de projets », précise-t-elle avant d’ajouter : « Squatter, permet de redonner vie à ces espaces-là. Mais malgré tout, à mon avis, ça reste une chose compliquée. Ça touche à quelque chose de très trivial : la propriété privée. Est-ce qu’à partir du moment où on est propriétaire, on a le droit de faire exactement ce qu’on veut – y compris : rien – de ses bâtiments quand on est dans une ville avec de tels problèmes de logement ? »
Méfiante vis-à-vis de la parole politique, Marie Maffre choisit de filmer l’action militante à travers les actes quotidiens. La vie à la Marquise s’organise entre grands travaux de rénovation, réunions collectives : « Il faut faire le ménage ! » et invitations à l’adresse des habitants du quartier. Parmi les squatteurs, Romain et Damien, étudiants en architecture, veillent sur le lieu et installent des jardins dans la cour. Les journées du Patrimoine sont l’occasion de faire visiter la maison natale de la marquise de Sévigné, on y joue au piano et on y donne des représentations théâtrales. Ici pas de graffiti, ni de peinture sur la façade. Les squatteurs sont souvent jeunes, blancs, étudiants ou artistes.

La meilleure raison de squatter

Les raisons de squatter varient : nécessité, opportunité pour vivre un projet artistique ou d’études, acte politique, choix de vie. « Chaque facteur appartient un peu à tout le monde », précise Marie Maffre, « mais est incarné dans le film par un personnage. Le côté purement militant est plus porté par Julien, l’« urgence sociale » par Samantha. Pour Stéphane, plus âgé, on sent que c’est quelque chose de très important dans sa vie que d’essayer de construire du collectif. » Avant d’ajouter : « Pour moi, le squat c’est aussi un temps pour réfléchir. Romain le dit bien : on fait des études et puis après on travaille. On n’a pas un temps pour interroger ce qu’on vous a appris. Est-ce qu’on est d’accord ? Est-ce qu’on a envie de le transformer ? Est-ce qu’on n’est pas du tout d’accord ? La vie telle qu’elle est aujourd’hui, la précarité, la cherté des loyers font qu’on a un couvercle sur la tête : il faut aller travailler, il faut payer tout ça ! » La propriétaire du bâtiment engage un procès, un jugement condamne les habitants à une indemnité de 25 000 euros par mois d’occupation. Le collectif fait appel… L’expulsion arrive. Jeudi noir s’installe alors dans d’autres lieux et occupe notamment un immeuble d’affaires, avenue de Matignon. « Un véritable camouflet », s’amuse Marie Maffre, « pendant huit jours, ils sont restés là sans que personne s’en aperçoive ». Puis les médias s’emballent. Des politiques apportent leur soutien. L’un est prêt à dormir sur le trottoir devant l’immeuble interdit d’accès par les CRS. Des journées de stress, d’inquiétude. Mais ce qu’en retient Marie Maffre, c’est la formidable énergie qui se dégage de l’action collective. « Ils convoquent la joie ! Quand les flics sont là, que l’on a passé toute une nuit puis toute une journée dans les tensions en se demandant si on va être expulsé, mettre une perruque fluo et faire la fête, ce n’est pas que du spectacle. C’est une manière de récupérer de la force. » Et ce que réussit à communiquer le film de Marie Maffre, c’est un peu de cette énergie produite dans l’action collective.

Marie-Hélène Gatto et Catherine Revest, Bpi.

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°13
Captcha: