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Filmer le sport à l'ère de YouTube

Les plateformes de diffusion sur Internet regorgent de films réalisés par des sportifs amateurs ou professionnels. Ils s’emparent des codes du cinéma documentaire, des films d’instruction et des reportages télévisés pour se mettre en scène. Au point de créer un nouveau genre de film sportif ? C'est la question que pose Balises en écho au cycle « Plus vite, plus haut, plus fort. Filmer le sport » proposé à l'automne 2019 par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi.

Agora planétaire, Internet permet facilement de montrer la pratique sportive dans ses dimensions intimes ou spectaculaires. Sur les réseaux sociaux, d’importants moyens et beaucoup d’imagination sont déployés pour capter un geste ou une attitude sous tous les angles… et créer la légende.

Culte du sport ou culte du corps ?

Se mettre en scène dans le sport, c’est construire ou reformuler son identité en jouant avec l’image de son corps. Le film est autant un miroir permettant de corriger le geste sportif qu’une narration publique de soi. En diffusant sa propre image, le sportif s’érige en modèle.

Les chaînes vidéo les plus populaires sur les réseaux sociaux dispensent cours et conseils pour améliorer sa forme physique et son apparence. Fitness, yoga, pilates, musculation ou autre, la scénographie est souvent dépouillée : une caméra fixe filme l’entraîneur réalisant les gestes. Le succès d’une vidéo ou d’une chaîne dépend de la personnalité du sportif et de sa capacité à se mettre en scène, comme le montre la notoriété de Tibo Inshape.

Encore étudiant en école de commerce, Thibaud pratique le bodybuilding en se filmant sur YouTube. Au début, il diffuse de simples montages photographiques attestant de sa transformation physique. Thibaud se met ensuite à appliquer les recettes des YouTubeurs : mise en avant de son physique, ton humoristique doublé du sens de la formule, conseils lifestyle. Le montage des vidéos s’améliore peu à peu : chacune suit un scénario, la caméra se fait plus mobile. Ces évolutions renforcent la popularité de la chaîne : Tibo Inshape a aujourd’hui six millions d’abonnés.

Esthétique et émotions

Le groupe French Freerun Family posant sur une structure métallique dominant une ville
© French Freerun Family, tous droits réservés

Les réseaux sociaux permettent également de donner de la visibilité aux nouvelles disciplines sportives et de constituer une communauté de fans. Dérivé du parkour qui est l’art du déplacement acrobatique tout-terrain, le freerun s’est développé grâce à YouTube. Ainsi, la French Freerun Family (3F), collectif le plus titré en France, se filme pour médiatiser et professionnaliser cette discipline extrême alliant esthétique et virtuosité technique. Les vidéos de 3F séduisent des marques comme Red Bull ou Adidas qui les contactent pour des créations originales. Afin de répondre aux exigences de qualité et au cahier des charges marketing des commanditaires, le collectif s’adjoint les services de professionnels de l’image pour scénariser et filmer au mieux les performances des freerunners.

Membre de 3F, Simon Nogueira a commencé à se filmer seul pour repérer ses erreurs et perfectionner ses gestes. Désireux de développer une esthétique visuelle magnifiant le geste, il s’intéresse peu à peu à la scénarisation et à l’esthétique du cinéma de Charlie Chaplin et de Buster Keaton. Il réalise des vidéos où il se met en scène avec peu de moyens techniques mais beaucoup d’implication :

« J’essaye de filmer des histoires plaisantes en montrant la gestuelle d’un corps dans un décor. Quand on progresse avec son propre corps, on s’ouvre au monde, au présent, aux gens et à l’espace. C’est une quête intérieure accessible à tous. »
Désormais sportif influent, Simon Nogueira rappelle dans ses vidéos qu’il transgresse les lois, publiant par exemple la scène de son arrestation par la police lorsqu’il descend de sa séance d’équilibrisme sur l’arête du toit de Notre-Dame de Paris, en novembre 2018.

Témoigner plutôt que gagner

Zinzin Reporter sur une course d'ultra-trail
© Zinzin Reporter, tous droits réservés

Les caméras embarquées type GoPro permettent de plonger au cœur d’un événement sportif pour y vivre les émotions des athlètes en plein effort. Ainsi, Zinzin Reporter, journaliste reporter d’images à France Télévisions et ultra-trailer depuis 2006, filme les athlètes des courses extrêmes auxquelles il participe en tant que coureur :

 
« Je suis là pour témoigner, pas pour gagner à tout prix. Nous courons en montagne ou dans le désert durant 24 ou 48 heures d’affilée, voire plus de 120 heures. Je veux faire de vrais documentaires en filmant les coureurs comme des personnages qui apportent des émotions, souvent paroxystiques, dans une histoire : joie, amitié, épuisement. Montrer leurs sommets et leurs abymes. Je témoigne de leur chemin de croix, mais c’est un beau chemin. » 
Sa chaîne YouTube est suivie par des ultra-trailers et des randonneurs, mais aussi des spectateurs qui ne pratiquent pas ce type d’activités. Zinzin Reporter réalise des documentaires de vingt minutes à une heure vingt qui permettent de suivre des coureurs dans la durée de la course, course après course. Le média social permet également les retours directs des spectateurs. En mars 2019, à l’arrivée des 154 kilomètres de l’ultra-trail de Guadeloupe, une femme demande un selfie à Zinzin Reporter en lui disant qu’il lui a sauvé la vie : très malade, elle a commencé à courir grâce à ses documentaires.

Né au début des années deux mille, l’ultra-trail est une discipline en voie de professionnalisation. Les sponsors misent davantage sur des ultra-trailers influents sur les réseaux sociaux que sur les meilleurs athlètes. La course aux followers sur YouTube, Instagram ou Facebook semble pourtant quelque peu éloignée des fondements de l’ultratrail : le dépassement de soi, le contact avec la nature et les conditions extrêmes.

Le programme du cycle « Plus vite, plus haut, plus fort. Filmer le sport » est disponible sur cinemathequedudocumentairebpi.fr.  
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