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Recommandation maison 1/6 : Avi Mograbi dans son salon

Le documentariste israélien Avi Mograbi tourne certaines scènes de ses films dans son salon. Alors qu’il met ses documentaires en libre accès sur sa chaîne YouTube, Balises vous présente son travail.
En cette longue période de confinement, l'équipe de Balises vous propose en effet chaque semaine une œuvre différente sur le thème de la maison, disponible en ligne et en libre accès.
Avi Mograbi est un documentariste israélien né en 1956 qui analyse avec finesse et humour les enjeux politiques et moraux qui traversent la société israélienne. De Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) jusqu’à son dernier film, Entre les frontières (2016), Avi Mograbi est un personnage à part entière dans ses films. Le plus souvent, il construit ses documentaires en alternant des plans en situation tournés caméra à l’épaule et des plans fixes sur lui.
 
Ces plans frontaux dans lesquels Avi Mograbi apparaît face à la caméra et parle aux spectateurs sont tournés dans sa maison, principalement dans son salon. Le plus souvent, le réalisateur endosse le rôle de narrateur du film. Parfois, comme dans Août, avant l’explosion (2001) il interprète plusieurs personnages différents, en se grimant sommairement. Dans Z32 (2008), il chante. Toujours, il déjoue des récits dramatiques avec humour au cours  de ces séquences intimes, sans se départir d’un féroce regard politique sur les situations qu’il explore.
 
Avi Mograbi face caméra.
Avi Mograbi, Août, avant l'explosion © Les Films d'ici, 2001 

Politique de l’intime

Avi Mograbi décrit avec passion et intransigeance la société israélienne, dans laquelle il a grandi et contre les travers de laquelle il s’est battu très tôt en désertant l’armée et en s’engageant politiquement à gauche. Israël est sa maison et il en explore tous les recoins.
Le fait de se filmer dans son salon est donc une manière pour le réalisateur de faire correspondre et s’entrelacer l’intime et le politique, l’intérieur et l’extérieur, comme deux composantes inséparables de sa vie, et de celle des habitants du pays.

Une posture de philosophe

De plus, qu’il parle de sa relation tumultueuse avec Ariel Sharon ou des remords d’un soldat qui a assassiné un homme palestinien, Avi Mograbi pose des questions à la fois politiques et morales. Il a d’ailleurs fait des études de philosophie avant de devenir cinéaste.
Lorsqu’il livre au spectateur ses réflexions en cours face à la caméra, dans un espace domestique protégé, Mograbi se fait pédagogue, et adopte une posture maïeutique : il s’extrait d’une situation pour la commenter, afin que les spectateurs puissent tirer leurs propres conclusions sur les sujets complexes qui sont abordés.

Le documentaire et ses fictions

En parlant face à la caméra dans son propre appartement, Avi Mograbi joue enfin avec les codes du cinéma. Le journal filmé dont il fait profiter les spectateurs est en fait une mise en scène, qui flirte avec la fiction tout en permettant au réalisateur d’exercer ses talents de conteur pour mettre à nu la structure du récit. En effet, les documentaires d’Avi Mograbi sont toujours une réflexion sur le film en train de se faire.
En apparaissant lui-même à l’image, en jouant son propre rôle, en montrant son intérieur et en évoquant sa famille, il donne à voir l’envers du décor. Ce procédé permet de prendre de la distance par rapport au sujet en n’étant pas immergé dans le récit. En mettant en évidence les artifices de la mise en scène, Mograbi affirme également avec force que l’art et ses fictions sont des manières privilégiées d’appréhender des réalités d’une telle complexité et d’une telle violence qu’il peut paraître, sans artifice, impossible d’y faire face.