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Trois documentaires sur le travail à domicile

Le travail à domicile recouvre des activités diverses et parfois inattendues. En trois documentaires, nous vous proposons de croiser le quotidien d’une camgirl chilienne, d’un groupe d’arnaqueurs ghanéens et d’un réalisateur français.

Harley Queen, camgirl au Chili

Carolina est camgirl dans un ghetto près de Santiago, au Chili. Maquillée comme l’héroïne de DC comics Harley Quinn, elle filme avec son téléphone portable les danses lascives qu’elle interprète dans son appartement exigu, et les diffuse en direct contre un peu d’argent. Carolina est aussi médium à ses heures, débutante en pole dance, modèle amateur pour photographies de charme et temporairement à la tête d’un projet d’entreprise dans l’événementiel, dont le siège est également son foyer familial.

L’appartement de Carolina est le théâtre de sa vie. Jeune mère, elle lutte au quotidien pour s’en sortir mais n’en sort pas : qu’elle danse dans son salon sous les yeux de sa jeune fille ou qu’elle tente de se balancer langoureusement sur une balançoire pendue dans un placard, la caméra la montre enfermée dans son monde. Comme le corps de Carolina, l’appartement depuis lequel elle travaille porte des stigmates – on le pense d’abord insalubre, puis on comprend qu’il garde les traces d’un drame. Carolina tente d’échapper à son corps en se grimant en Harley Queen et de s’extraire de sa vie en interprétant un personnage libre et fou, mais ses fantômes finissent toujours par la rattraper. Alors, elle apprend à vivre avec.

La caméra de Carolina Adriazola et José Luis Sepúlveda suit ce personnage aux mille facettes dans sa plus stricte intimité sans aucun voyeurisme. Carolina et son entourage paraissent indifférents à la présence des cinéastes qui, en les suivant des mois durant, se sont fait oublier. Il faut dire aussi que les personnages portent au quotidien des masques de tragédiens. Le compagnon de Carolina et sa fille se protègent du réel par une attitude absente et du mouvement de la vie en gisant immobiles. Carolina esquive le présent dans la fiction. Dès lors, le spectateur trouve une place à part entière au milieu de ce huis-clos familial et peut laisser déferler son empathie pour ces héros hors norme.
 
Harley Queen est programmé à la Cinémathèque du documentaire à la Bpi à l’automne 2020 pendant le cycle « Chili, cinéma obstiné ».
Également à découvrir sur ce thème, Flesh Memory de Jacky Goldberg (2018), qui suit le quotidien d’une camgirl texane.
Photogramme du film Harley Queen
 Carolina Adriazola & José Luis Sepúlveda, Harley Queen © Mitómana Producciones, 2019

Les Sakawa boys, arnaqueurs ghanéens

« Sakawa » est un terme ghanéen désignant un mélange d’arnaques en ligne et de rituels traditionnels. Les « Sakawas boys » qui pratiquent ces arnaques dans le film Sakawa (2018) de Ben Asamoah séduisent des hommes anglais ou américains sur des sites de rencontre pour leur extorquer de l’argent. À toute heure et en tout lieu, ils chattent en ligne et téléphonent en se faisant passer pour des jeunes femmes, contrefaisant leur voix et envoyant à leurs victimes des photographies volées sur Internet.

Une jeune femme tente de s’initier à cette activité informelle qui oscille entre comédie et prostitution. Elle souhaite réunir assez d’argent pour financer une formation de coiffeuse et vivre décemment avec son fils. Allongée sur son lit ou depuis un cybercafé, elle tente sa chance devant un écran d’ordinateur. Son frère, qui l’aide à alpaguer des clients virtuels, a pour projet de partir en Italie pour devenir agriculteur. Ni l’un ni l’autre ne veulent redevenir vendeurs ambulants, provisions sur la tête, dans les rues de la ville.

Sakawa montre le quotidien difficile des personnages, les arnaques numériques qu’ils montent patiemment depuis leur domicile et les rituels archaïques auxquels ils se livrent pour parvenir à leurs fins : visite chez un mage, décoction à base d’eau de pluie et de sang menstruel, rituel de purification dans la rivière… Les cadres parfaitement composés et les couleurs pastel du film enveloppent ces personnages anonymes dans une atmosphère de fiction.
Mais aucune confusion ne surgit entre identité numérique et identité réelle des personnages : Sakawa n'est pas un film psychologique, c'est un documentaire sur les difficultés économiques dans le Ghana d'aujourd'hui. La distance que l'esthétique éthérée instaure entre protagonistes et spectateurs laisse d'ailleurs transparaître la dynamique décoloniale qui soutient ces activités informelles : pour améliorer un quotidien précaire et assurer un avenir à leurs enfants, les Sakawa boys entendent reprendre leur argent aux occidentaux qui ont pillé et pillent encore les ressources de l’Afrique.

 …et Alain Cavalier, réalisateur français

Un plan sur une orange dans Lettre d'Alain Cavalier
Alain Cavalier, Lettre d’Alain Cavalier © Copra Films, 1982

Alain Cavalier pratique le journal filmé. À l’aide de petites caméras vidéo, il documente son quotidien et celui de ses proches, qu’il transforme en missives filmées à la première personne, portées par sa voix de conteur. Formes poétiques, les films d’Alain Cavalier sont également une réflexion continue sur la pratique du cinéma et la portée des images. En 1982, Alain Cavalier est chez lui : il écrit Thérèse, une fiction sur la célèbre religieuse de Lisieux. Avec Jean-François Robin à l’image et Alain Lachassagne au son, il filme par bribes son processus de création. Lettre d’Alain Cavalier est donc l’histoire d’un film écrit à domicile, et un film tourné chez soi.

Avec une apparente légèreté, le réalisateur évoque sa mise en condition de créateur solitaire, dans une suite de plans sur des objets du quotidien : pour se concentrer, couper un téléphone qui ne cesse de sonner, pour se donner du courage, boire un peu de vin… puis vider la bouteille dans l’évier pour ne pas se laisser tenter par l’ivresse. « L’exagération, ça fait partie de la mise en scène », commente Cavalier hors-champ.
De fait, ce plan rappelle que le film réfléchit sur lui-même. L’évier blanc tâché de rouge rappelle à la fois la page de scénario restée vierge sur la table de travail et le sang craché par Thérèse à la fin de sa vie. Le film montre ainsi comment l’imagination se nourrit des perceptions du quotidien, du goût du vin, de l’odeur d’une orange, de la sensation du vent faisant onduler un rideau.

« L’immobilité, le silence et la solitude » dont se désole apparemment Cavalier sont donc peuplés de micro-événements et de gestes infimes qui paraissent être des digressions face au travail en cours, mais participent en fait à l’écriture de Thérèse. En filmant le quotidien, le furtif, l’invisible, Cavalier modèle la matérialité dont il souhaite parer son héroïne grâce au cinéma. Le huis clos de la création fait quant à lui écho au couvent dans lequel elle s’enferme dans sa transe religieuse. « Je crois que je ne filme bien que ce que j’ai réussi à aimer », remarque Cavalier. C’est bien une parade amoureuse et l’enivrement du désir qu’il met en scène dans sa Lettre.