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Pourquoi le lait importé en Afrique de l’Ouest est-il 26,7 % moins cher que le lait local ?

En 2018, les industries laitières européennes exportent vers le marché commun d'Afrique de l'Ouest et la Mauritanie 276 892 tonnes de poudre de lait contenant de l’huile de palme, au détriment des industries locales, de l’environnement, et des besoins nutritionnels des populations. L’une des solutions pour endiguer cette concurrence déloyale consiste à renforcer les frontières douanières. Y aurait-il du bon à rétablir certaines frontières ?
Les exportations de poudre de lait mélangée à de l’huile de palme, appelée « mélange MGV », ont augmenté de 24 % en deux ans en provenance de l’Union européenne et à destination de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).

Un commerce encouragé par les marchés communs

La première raison à cette augmentation des exportations est la fin des quotas laitiers, décidée dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC), qui a entraîné une surproduction de lait dans toute l’Europe. Simultanément, la demande en beurre sur le marché mondial a explosé. Or, le beurre est fabriqué à partir de la matière grasse extraite du lait. Afin de commercialiser le lait écrémé une fois la matière grasse extraite pour la fabrication du beurre, les industries laitières ont décidé d’y ajouter une matière grasse végétale, l’huile de palme, 12 fois moins chère que le beurre.

Selon Eurostat, plus d’un tiers de mélange MGV européen est exporté sur le marché ouest-africain, en particulier vers le Nigeria, le Sénégal et le Mali. En effet, la CEDEAO, le marché commun d’Afrique de l’Ouest, a décidé d’appliquer à cette importation un « tarif extérieur commun » douanier très faible : les mélanges MGV ne sont taxés qu’à 5 %, contre 60 % en Afrique de l’Est. En conséquence, un litre de lait issu de poudre de lait mélangée à de l’huile de palme coûte, en 2018, 26,7 % de moins qu’un litre de lait en provenance de producteurs locaux.
Affiche n'exportons pas nos problèmes
Affiche de la campagne « N'exportons pas nos problèmes », 2019

Une importation problématique

Un lait à faible coût présente des avantages, notamment pour les populations des villes qui n’ont pas la possibilité d’élever de bétail, et ont ainsi accès à un produit financièrement abordable. Mais en même temps, cela pose des difficultés aux producteurs locaux. Ceux-ci ne bénéficient d’aucune subvention. Pourtant, ils doivent composer avec un climat moins clément qu’en Europe pour nourrir leur cheptel, et avec des infrastructures de transport moins développées.

De plus, l’importation de mélange MGV pose des problèmes environnementaux évidents. Non seulement le transport de marchandises sur des milliers de kilomètres est polluant, mais la production d’huile de palme est une cause majeure de déforestation, notamment en Indonésie. Elle accélère le dérèglement climatique et menace les espèces animales.

Enfin, le mélange MGV est susceptible de poser des problèmes nutritionnels à ceux qui consomment ce « lait de deuxième qualité », comme les populations d’Afrique de l’Ouest l'ont longtemps appelé. C’est notamment le cas pour les nourrissons. Or, les emballages de lait en poudre ne comportent souvent aucune indication précise de composition, et ne respectent pas les préconisations des Nations Unies sur le fait d’informer le consommateur qu’un aliment est déconseillé aux nourrissons.

Quelles solutions durables ?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’exportation à faible coût de mélange MGV ne bénéficie pas non plus aux producteurs de lait européens. Ceux-ci vendent parfois leur production à perte à cause de la surproduction de lait. Seule la transformation du lait génère des bénéfices, qui reviennent uniquement aux industries laitières.

Des solutions restent donc à imaginer, comme le préconise la campagne « N’exportons pas nos problèmes », menée conjointement en 2019 par plusieurs associations comme SOS faim et Oxfam. Celle-ci appelle notamment à une gestion du commerce équitable entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest, à un soutien à la filière laitière dans les pays de la CEDEAO, mais aussi à une politique agricole européenne qui évite la surproduction structurelle et prenne en compte les problématiques de développement durable. En bref, l’avenir d’une filière laitière de qualité en Europe, comme en Afrique de l’Ouest, consiste à soutenir les marchés locaux plutôt qu’à favoriser les échanges mondiaux à n’importe quel prix.
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