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Escale architecturale au Cap Martin

La visite du Cap Moderne, situé au Cap Martin sur la Côte d'Azur, est rare et inoubliable. Il rassemble quatre constructions séparées que l’histoire a rassemblées : la villa moderniste E-1027 d’Eileen Gray, le Cabanon de Le Corbusier, et les Unités de camping que le Corbusier avait construites pour son ami Thomas Rebutato, propriétaire du restaurant adjacent. 
Chaque semaine durant la crise sanitaire, la Bibliothèque publique d’information fait escale dans des lieux différents pour découvrir un aspect de leur histoire, de leur organisation ou de leur patrimoine, accompagné d’une sélection de ressources à consulter en ligne et dès la réouverture de nos salles.
Quand on prend le train pour aller de Nice à Roquebrune-Cap-Martin, le chemin que l’on suit est le même que celui qu’empruntait Le Corbusier. L’architecte a d’abord séjourné dans la villa d’Eileen Gray puis dans le cabanon qu’il a construit à côté.
Pendant des années, seuls les connaisseurs du « Corbu » se sont arrêtés dans la petite gare de Roquebrune, loin de l’atmosphère glamour de Monaco. L’entière restauration de la villa d’Eileen Gray a donné au site un attrait supplémentaire et l'ensemble a pris le nom de Cap Moderne. Le Cap Moderne, propriété du Conservatoire du littoral, a ouvert au public en 2015, uniquement sur réservation et par petit groupe.  
Portrait d'Eileen Gray de profil, avec des cheveux courts
Eileen Gray vers 1910 (Wikimedia Commons) - CC0

Eileen Gray et la villa E-1027

La maison d’Eileen Gray est le dernier bâtiment du Cap Moderne à avoir été restauré et a ouvert au public le 2 mai 2018. Entre 1926 et 1929, l'artiste et architecte Eileen Gray construit cette villa moderniste avec et pour son ami Jean Badovici, directeur du magazine d’avant-garde architecturale L'Architecture vivante. Le nom énigmatique E-1027 renvoie à l’entrelacement de leurs noms : E pour Eileen suivi de chiffres correspondant aux lettres de l'alphabet : 10 pour le J de Jean, 2 pour le B de Badovici et 7 pour le G de Gray. 

La villa file la métaphore nautique avec son blanc monochrome, ses stores en toile de bâche et sa coursive qui lui donnent des airs de paquebot. Reconnue comme un chef-d’œuvre du modernisme, elle applique les « cinq points de l’architecture nouvelle » énoncés par Le Corbusier en 1927 : pilotis, toit-jardin, plan libre, fenêtre en longueur, façade libre. 
Des photos d’origine ont permis de reconstituer l’ameublement à l’identique. Son aménagement révèle l’inventivité et la créativité d’Eileen Gray, en s’adaptant à un espace limité puisque il est conçu pour un homme célibataire. 

Le mobilier est fonctionnel, astucieux et élégant, à l’image de cette femme irlandaise très libre d’esprit pour son époque, pionnière méconnue du modernisme et dont le territoire de création embrassait la photographie, le textile, la peinture, la laque et l’architecture. Les meubles, imaginés pour E-1027, sont devenus iconiques : fauteuils Transatlantique ou Bibendum, banquette de cuir noir, table de chevet chromée…

L'affaire des peintures de Le Corbusier 

En 1932, Eileen Gray quitte Roquebrune afin de se construire une maison perdue dans les vignes, son refuge, à Castellar près de Menton dont le nom en dialecte mentonnais, « Tempe a Pailla », signifie « le temps de bâiller ». Elle migrera ensuite du vieux port de Saint-Tropez à Lourmarin, avant de revenir à Paris, presque oubliée de tous.

Bien après le départ d’Eileen Gray, Le Corbusier découvre le cap Martin en louant la villa pour quelques jours en 1937, 1938 et 1939. Il décide de réaliser des peintures murales sur les murs blancs sans son autorisation :
« J’ai de plus une furieuse envie de salir des murs : dix compositions sont prêtes, de quoi tout barbouiller. »
Selon ses biographes, Eileen Gray n’apprécie pas du tout cette initiative. En 1949, Badovici menace de les enlever. Plusieurs peintures, endommagées pendant la guerre, ont été restaurées par Le Corbusier lui-même en 1949 et 1963. Elles sont toujours en place aujourd'hui, seules trois ont disparu.

Le restaurant L'Étoile de mer 

En 1949, Thomas Rebutato, qui fréquente avec sa famille les plages de Roquebrune-Cap Martin, décide de réaliser son rêve et y ouvre un petit bistrot. Celui-ci est accessible depuis le sentier des douaniers qui longe le littoral, aux nombreux promeneurs et aux baigneurs qui pique-niquent sur la plage du Buse. Il baptise le lieu  L’Étoile de mer.

Son premier client est l'occupant momentané de la toute proche villa blanche d’Eileen Gray et Jean Badovici. Il prend pension pour les repas durant une semaine, avec toute son équipe. C'est Le Corbusier. Ainsi commence l’histoire du site, dont L’Étoile de mer constitue le pivot : elle relie la villa E-1027, isolée sur ce coin de côte depuis 1929, et le Cabanon construit en 1952. Bien qu'ayant cessé son activité, le restaurant conserve son décor et son mobilier, témoins touchants de cette époque et fait partie intégrante de la visite du Cap Moderne.

Le Cabanon de Le Corbusier 

 
« J’ai un château sur la côte d’azur, qui a 3,66 mètres par 3,66 mètres. C’est pour ma femme, c’est extravagant de confort, de gentillesse ». 
L’architecte suisse aimait la lumière de la Méditerranée. Son épouse est née à Menton où ils allaient passer des vacances dans les années 1920. En 1938, son ami Jean Badovici l’invite à la villa E-1027. Le couple y revient plusieurs fois et se lie d’amitié avec Thomas Rebutato qui tenait le restaurant L'Étoile de mer, à deux pas de la villa de Gray. Le Corbusier écrit alors un texte resté célèbre : 
« Le 30 décembre 1951, sur un coin de table, dans un petit snack bar de la Côte d’Azur, je dessinais – comme cadeau d’anniversaire pour ma femme – les plans d’une petite maison, ou d’une cabane, que je construisis l’année suivante à l'extrémité d’un rocher baigné par les vagues. Ces plans (les miens) ont été dessinés en trois quarts d’heure. Ils étaient définitifs ; rien n’a changé ». 
Le Corbusier vu de face
Le Corbusier par Joop van Bilsen / Anefo - CC0
Le Corbusier a alors 64 ans et sa cabane reflète le condensé de quarante ans de réflexion, d'expériences architecturales et de voyages. En outre, Le Corbusier met en œuvre son Modulor, un système de mesures proportionnelles, qui, selon lui, doit mettre l'Homme en harmonie avec son environnement.

La vue fantastique sur la mer et sur la côte de Monaco s’enrichit d’un imposant caroubier. Avec son tronc énorme et sa frondaison hémisphérique, l’arbre situé au centre de la terrasse joue un rôle vital en ombrageant le Cabanon pendant les mois chauds d’été. Il sépare le Cabanon d’une petite baraque de chantier que Le Corbusier ajoute en 1954 pour y étudier, écrire et dessiner. 

Le Cabanon est relié par une porte au restaurant et au garde-manger de L'Étoile de Mer, externalisant ingénieusement la cuisine, pour conserver la pureté du style de vie qu’il prône. Il déclarait à son propos : « Je ressens un tel confort dans mon cabanon que je vais probablement finir mes jours ici ». En 1965, Le Corbusier se noie lors de sa baignade matinale, aux pieds de son Cabanon.      

Les Unités de camping

En arrivant sur le site, le premier signe visible du bâtiment est la silhouette du Modulor peinte en bonne place sur la façade des Unités de camping. Thomas Rebutato avait eu, dès l’origine, le projet de construire des cabanons pour des pensionnaires attirés par une vie sans contrainte en bord de mer. Un projet de six cabanons conçus par l’architecte Fernand Pietra est abandonné en février 1955, après qu’une tempête a démontré la vulnérabilité du site. L’idée est vite reprise : dès 1956, en échange de la parcelle de son Cabanon, Le Corbusier fait construire par le menuisier Charles Barberis sur la restanque surplombant la villa, cinq Unités de camping dont l’aménagement intérieur reprend certains principes de son Cabanon. Réunies dans une structure sur pilotis, elles illustrent ses recherches sur un habitat de loisirs modulaire économique, adapté au développement du tourisme balnéaire. Chacune peut loger deux personnes dans 8 m² ; une baie en « T » couché, inspirée de l’idée moderne de fenêtre allongée, cadre le paysage face à la mer.