Appartient au dossier : Résistances culturelles
Ghassan Salhab filme un Liban meurtri, en reconstruction permanente
Le Liban filmé par Ghassan Salhab ressemble à un pont partiellement détruit ou inachevé. On ignore s’il va s’écrouler ou renaître, tant ses fondations sont fragilisées par les guerres. Le cinéaste, invité de la programmation « Quatre cinéastes en réaction » du festival Cinéma du réel 2025, saisit les traces du passé dans l’architecture de la ville et dans les mémoires des Libanais·es, mais capture aussi les signes d’espoir.
« Ce que m’a appris tout ce que j’ai traversé, c’est que les choses sont loin d’être définies, elles se font et se défont, on n’est pas seulement ce qu’on a été, on devient aussi… Nous sommes une entité énigmatique. Le cinéma que j’essaie de faire en est forcément imprégné. »
Ghassan Salhab, dans une interview à derives.tv.
Un engagement politique et cinématographique
Ghassan Salhab, né en 1958 et figure de la nouvelle génération de cinéastes libanai·es, a réalisé plusieurs films, de fiction ou documentaires, des essais et des vidéos, présentés essentiellement en festival. Ses œuvres constituent une tentative de révéler la pluralité du territoire libanais et de sa population. Elles traduisent une réalité complexe, marquée par la guerre, tout comme il l’a été lui-même.
Il compose ses documentaires à partir d’éléments de son quotidien et des récits d’autres témoins, des textes de penseurs, des poèmes, des chants populaires ou révolutionnaires. Jusque dans ses films, Ghassan Salhab assume son engagement à gauche et son soutien à la cause palestinienne. Des convictions politiques qui, prétend-il, l’ont mené à une « remise en cause de ce qu’est le monde, du capitalisme dans toutes ses formes ». Son questionnement s’est progressivement élargi à tous les domaines, y compris l’art. Par son cinéma, conçu comme une expérience cinématographique, il espère susciter ces mêmes interrogations chez les spectateur·rices. Film après film, il esquisse le portrait de son pays, ouvre le champ des questionnements, sans chercher à apporter des réponses.
Ses peurs et ses inquiétudes, liées aux guerres et à l’instabilité du Liban, transparaissent dans son œuvre, mais aussi ses espoirs, ainsi que ceux de ses compatriotes, d’une meilleure société. Il filme plus particulièrement les séquelles des guerres dans L’Encre de Chine (2016), (Posthume) (2007) ou 1958 (2009). Dans ce dernier, le réalisateur fait témoigner sa mère et explore la mémoire personnelle et collective à travers un montage alternant archives historiques et récits intimes. Elle évoque les guerres, mais aussi les manifestations auxquelles elle a participé, très jeune, avant son mariage. Enfin, dans Contre-temps (2024), un montage vidéo de près de cinq heures, il filme, depuis les cortèges, l’énergie des manifestations de 2019 à 2023. La bande-son, mêlant chants populaires et bruits urbains, donne aux images une texture sonore qui amplifie l’émotion des séquences. Elle contraste avec les travellings lents à travers Beyrouth, qui marquent le déclin du mouvement de contestation durant la crise sanitaire du Covid-19, puis sa difficile reprise, avant que la sidération et la tristesse ne surgissent au moment de l’attaque de Gaza. « Contretemps est à la fois la chronique d’un désastre collectif et le journal intime d’un homme qui n’a que le cinéma pour s’y opposer, depuis sa solitude », résume le journal L’Orient – Le Jour.
Une réalité fragmentée et plurielle
Ghassan Salhab filme le Liban, non pas comme un simple décor, mais comme une entité en perpétuel chantier, en reconstruction permanente. L’histoire de ce pays est marquée par les guerres civiles, les conflits avec ses voisins de cette zone de tensions géopolitiques constantes et un système politique favorisant les logiques communautaires. Pour montrer comment ces événements s’inscrivent dans le quotidien, mais aussi pour se mettre au tempo de ces lieux, le cinéaste propose des plans contemplatifs. Par de longs travellings, il nous embarque dans des traversées de la ville en voiture, nous fait admirer la mer, encadrée dans les immeubles, sans doute depuis sa fenêtre. Il décline cette vue par tous les temps. Il capte des moments sereins comme une famille déjeunant sur la plage, un chat se prélassant au soleil. Le silence est très présent, tout comme les transitions au moyen de fond noir qui persistent de longues secondes à l’écran. Les éléments sonores apportent un nouveau sens et du rythme aux images qui se succèdent. La bande-son est composée de récits en voix off ou de lectures de poèmes, de chants, en différentes langues, notamment le français et l’arabe.
Le cinéaste traque les ruines visibles dans le paysage, et d’autres invisibles, laissées par la guerre dans les cœurs et la mémoire des Libanais·es. La guerre est là, latente, prête à ressurgir. Des motifs sonores ou visuels sont récurrents dans les films, comme ces vrombissements oppressants d’avions, menace suspendue au-dessus des habitant·es. Et qui devient une réalité en 2024 avec les frappes aériennes d’Israël contre le Hezbollah au Liban. Le ballet des engins de chantier, les gravats qui s’accumulent, les plots de béton obstruant la route font partie du paysage. Qui saurait dire s’il s’agit de cicatrices d’une guerre, d’effondrement par manque d’entretien ou de reconstruction en cours ? Des images d’archives sont ajoutées aux images contemporaines pour donner vie aux faits historiques. Des soldats en armes habitent les paysages, en surimpression (image impressionnée sur une autre), comme des fantômes du passé venus hanter le présent.
Une représentation cinématographique de la guerre
Chez Ghassan Salhab, la guerre n’est jamais frontale, elle est abordée en creux, dans les plis de la ville, sur les visages, dans les récits personnels, dans les écrits… Mais aussi dans les silences ou les oublis du cinéaste. Des personnes, de dos, restent à l’écran le temps d’un récit, quand d’autres fixent la caméra, immobiles, impassibles, incarnant chacun·e à sa façon cette histoire qui les traverse. Travaillant autant par fragments que par sensations, résistant à l’empressement comme à la vérité des faits, le cinéaste reste toujours à la frontière entre documentaire et fiction. Il collabore toujours avec la même équipe, avec les mêmes acteurs et actrices qui, pour certain·es, ont vécu ces guerres et livrent leur parole à l’écran.
Progressivement, le réalisateur entraîne les spectateur·rices dans une autre dimension, cinématographique, où passé et présent se superposent, où le temps est suspendu, comme l’est ce pays perpétuellement au bord du précipice. Attentif à procurer une expérience, il fait appel à des philosophes, musicien·nes et poètes, dont le travail enrichit ses films d’une dimension sensorielle et poétique. Les artistes viennent nourrir la réflexion car « ils disent mieux les choses que nous », résume le cinéaste. Et il cite ainsi Flaubert : « Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. » Une façon de reformuler sa propre pensée : « Je suis un homme qui a la rétine lente, dans le sens où je vais avoir besoin de regarder quelque chose pour arriver à la donner à voir. » Le cinéma de Ghassan Salhab répond en définitive à une définition classique du cinéma : la création d’un espace-temps, mais avec une exigence esthétique et une démarche artistique uniques.
Les créations cinématographiques de Ghassan Salhab captent, avec poésie, l’essence d’un pays vacillant entre mémoire et recommencement, entre renoncement et révolution, entre paix et guerre, mais un pays qui, malgré tout, avance. Avec un regard sensible et contemplatif, il donne corps au territoire libanais.
Publié le 01/04/2025 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Atelier Ghassan Salhab | Cinéma du réel 2025
Ghassan Salhab, cinéaste libanais, appartient à un monde où depuis des décennies le chaos succède à la destruction et inversement. Tandis que l’armée israélienne bombardait Gaza, le Sud Liban et le plateau du Golan et que la Palestine vivait une fois de plus un véritable désastre humain, nous lui demandions : comment vas-tu ? Je suis défait, mais pas résigné. Avec lui nous nous poserons la question du faire, en adoptant une approche politique par les textes, les idées, les gestes et les images avec à l’esprit cette idée toute godardienne que faire, c’est simultanément avouer notre déception de l’inefficacité de l’Art et tenter tout de même d’apporter quelques éléments de réponse. Car tout ne peut-il pas, tout de même, renaître des ruines ?
Ghassan Salhab | Viméo
23 vidéos de Ghassan Salhab en libre accès, dont huit longs métrages : Beyrouth fantôme, Terra Incognita, Le Dernier Homme, 1958, La Montagne, La Vallée, Une rose ouverte/Warda et La Rivière.
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