Appartient au dossier : Les motifs récurrents des cinéastes Harutyun Khachatryan, cinéaste de la vérité
Harutyun Khachatryan : filmer le vide
Dans ce deuxième épisode de l’entretien avec Harutyun Khachatryan, le réalisateur arménien évoque la manière dont il filme le vide. Dans ses films, le sentiment de vide chez des êtres arrachés à leur vie dialogue étroitement avec l’absence d’humain·es dans des lieux reculés ou des salles de spectacle désertées, traduisant l’histoire d’un peuple persécuté.

« Évidemment il est impossible de mettre en scène le vide, il faut le remarquer, le ressentir. Il faut accorder finement son regard, savoir se taire au bon moment pour que le personnage ne cache pas ce vide. »
Harutyun Khachatryan
Harutyun Khachatryan parvient à saisir ce vide chez les personnes qu’il filme. Les silences, les regards, les gestes ou l’absence de gestes, sont autant de signes d’un vide intérieur que la caméra du réalisateur capte avec sobriété et délicatesse. Les yeux dans le vague de Levon Avetisyan, cet homme seul, assis sur son canapé, qui raconte, un verre d’alcool à la main, comment son travail à la casse, à Los Angeles, lui a volé sa vie, sa femme et ses enfants dans Deadlock (2016). Harutyun Khachatryan montre la solitude des êtres confrontés à l’exil, le sentiment d’arrachement à un pays, l’Arménie, en suivant le parcours d’artistes dans The Last Station (1994) ou Endless Escape, Eternal Return (2014). L’absence de spectateur·rices dans un théâtre révèle également le sentiment de vide pour l’artiste sur les routes, confronté à la désertion d’un public (The Last Station).
Le vide d’un paysage permet enfin de s’attarder sur l’imperceptible oublié, le bruit du vent et des éléments dans Return to the Promised Land (1991), Border (2009). « Mon cinéma s’approche très prudemment de l’eau, du rocher, de l’arbre, de l’homme, de l’action pour ne pas troubler leur existence, pour respecter la vérité, la réalité de cette image », confie le cinéaste, sensible au vivant sous toutes ses formes.
Dans l’œuvre de Harutyun Khachatryan, le vide donne à voir et à entendre l’essentiel.
Cet entretien a été enregistré au Centre Pompidou le 10 octobre 2025.
Traduction : Ani Muradyan.
Réalisation : Anne Bléger.
Direction artistique et technique : Jérémy Knittel.
Image et son : Jérémy Knittel et Claire Lelièvre.
Extraits des films d’Harutyun Khachatryan :
Return to the Promised Land (1991) © Harutyun Khachatryan / ArmenFilm.
The Last Station (1994) © Harutyun Khachatryan / Nora Armani / ArmenFilm.
Deadlock (2016) © Harutyun Khachatryan / Armenian National Film Center.
Documentarist (2003) © Harutyun Khachatryan / ArmenFilm.
The Return of the Poet © Harutyun Khachatryan / Vardan Abovyan / Golden Apricot FCD / Hayfilm Studio.
Border (2009) © Harutyun Khachatryan / Golden Apricot FCD / Volya Films.
Three Graves of the Artist (2022) © Harutyun Khachatryan / Ruben Khachatryan / Golden Apricot FCD.
Crédits musiques :
Avet Terteryan (Border ; Return to the Promised Land ; The Last Station).
Anahit Kesayan (Documentarist).
Mikayel Stambolstyan ; Hayk Israelyan (Deadlock ; Three Graves of the Artist).
La Bpi remercie chaleureusement le réalisateur Harutyun Khachatryan, mais aussi Ani Muradyan, interprète chargée de la traduction de l’entretien en français-arménien. Les productions ArmenFilm / Parev / Hayfilm Studio / Golden Apricot FCD / Volya Films ainsi qu’Olivia Cooper-Hadjian, chargée de programmation de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi. Merci également à l’Armenian National Film Center.
Publié le 13/01/2026 - CC BY-SA 4.0
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