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Analyse
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"I have a dream" : la musique du discours

De nombreux artistes, noirs comme blancs, ont soutenu et participé à la marche du 28 août 1963, contribuant ainsi à l'ambiance festive de cette journée et à son caractère multiracial (Josephine Baker, Marian Anderson, Joan Baez, Marlon Brando, Paul Newman, Bob Dylan...). Le mouvement pour les droits civiques mené par Martin Luther King a en effet constitué un terreau de choix pour la scène folk des années 1960, et a marqué plusieurs générations de musiciens engagés.
La journée du 28 août a d'ailleurs commencé par un concert au Lincoln Memorial, reflétant l'importance du rôle de la musique dans le mouvement des droits civiques.
Photo d'enfants devant le Washington Monument
Marche sur Washington, enfants près du Washington Monument, 28/08/1963
Source : U.S. Information Agency. Press and Publications Service.
National Archives at College Park (ARC Identifier 541995)
 

Une journée de politique et de musique

La journée débute à 10h par un concert et est ponctuée de temps musicaux, contribuant à l’ambiance festive du rassemblement. Plusieurs chanteurs emblématiques des années 1960 montent sur scène avant ou entre les discours et contribuent à galvaniser la foule des manifestants.
 

Les chants des manifestants

Photo de manifestants à Washington
Marche sur Washington, jeunes manifestants en train de chanter, 28/08/2963
Source : U.S. Information Agency. Press and Publications Service.
National Archives at College Park (ARC Identifier 542025)

 

Prospectus "We Shall Overcome" de 1963
Prospectus "We Shall Overcome" de la National Urban League, 1963.
Source : Black Print Culture Collection, Robert W. Woodruff Library, Emory University.
La chanson inaugurale du rassemblement est "Oh Freedom", negro spiritual anti-esclavagiste originellement chanté par les esclaves.
Tout au long de la journée, les manifestants entonnent des chants de travail ou de lutte traditionnels du répertoire afro-américain, comme "Got My Mind Set On Freedom" ou "Keep your eyes on the Prize".












L’hymne du mouvement pour les droits civiques, "We Shall Overcome" ("Nous triompherons"), est chanté à plusieurs reprises par les manifestants. Martin Luther King reprendra les paroles de "We Shall Overcome" dans le dernier discours qu'il prononcera avant son assassinat, à Memphis, le 31 mars 1968. Ce chant de protestation est toujours utilisé au cours de manifestations dans le monde entier.













Cette vidéo donne un aperçu de l'ambiance musicale de la journée : on y entend la foule chanter un air traditionnel en affluant des rues de Washington, puis Joan Baez reprendre "We Shall Overcome" (Source : Records of the U.S. Information Agency, National Archives).



Le concert du 28 août 1963

Sur la scène du Lincoln Memorial se succèdent de nombreux musiciens folk, jazz ou blues qui concourent à l'atmosphère festive de la journée.
La légende du gospel Mahalia Jackson interprète "How I Got Over", chanson inspirée à son auteur, Clara Ward, par une expérience qu'elle avait vécue lors d'un voyage avec son groupe dans le Sud ségrégationniste : malmenée par un groupe d'homme blancs furieux de voir des femmes noires dans un véhicule de luxe (une Cadillac), elle avait feint une crise de possession démoniaque et réussi à terrifier les hommes qui les assiégeaient (Source : Youtube : Mahalia Jackson).



La contralto Marian Anderson, qui avait été la première Africaine-Américaine à chanter au Metropolitan Opera de New York en 1955, interprète ensuite le spiritual "He’s got the Whole World in his Hands".

Bob Dylan chante plusieurs chansons, dont sa protest song “Only a Pawn in their Game”, qui évoque la mort du militant noir Medgar Evers, assassiné le 12 juin 1963 dans le Mississippi par Byron De La Beckwith, membre du Ku Klux Klan. Pour Dylan toutefois, ce dernier n'est « qu'un pion dans le jeu » des politiciens et officiels du Sud, qui entretiennent par intérêt le racisme des masses populaires blanches.
Photo de Joan Baez et Bob Dylan le 28/08/1963
Marche sur Washington ; Joan Baez et Bob Dylan, 28/08/1963
Photo : Rowland Scherman, U.S. Information Agency, Press and Publications Service
National Archives at College Park (ARC Identifier 542021)

Il est ensuite rejoint par Joan Baez pour chanter "When the ship comes in", chanson plus allégorique évoquant un retournement des jeux de pouvoirs entre puissants et opprimés et la victoire finale de la justice (Source : Youtube : Bob Dylan & Joan Baez).  



Le groupe folk Peter, Paul and Mary interprète notamment "If I Had a Hammer" ("Si j'avais un marteau"), chanson écrite par Pete Seeger et Lee Hays en 1949 en soutien au mouvement progressiste. Il s'agit d'une autre chanson phare du mouvement pour les droits civiques (Source : Youtube : Peter, Paul and Mary).

Photo d'Odetta le 28/08/1963
Marche sur Washington : Odetta, 28/08/1963
Photo : Rowland Scherman, U.S. Information Agency, Press and Publications Service
National Archives at College Park (ARC Identifier 542020)



Enfin, Odetta, l'une des voix les plus proéminentes du mouvement pour les droits civiques, chante le traditionnel "I'm On My Way", qui exhorte, dans ses paroles, à la libération des opprimés : "I'm on my way / and I won't turn back" ("Je m'en vais / Et je ne reviendrai pas").








La présence de ces artistes au cours de la manifestation témoigne de l'importance des chanteurs folk dans le mouvement pour les droits civiques, et de leur rôle dans la diffusion de son message à un public multiculturel.






 

Le "rêve" de Martin Luther King dans la musique populaire

Le discours et la figure tutélaire de Martin Luther King restent une source d'inspiration pour les chanteurs engagés.

La puissance littéraire et musicale du discours

La répétition anaphorique de la formule "I have a dream", qui scande le discours, lui confère une qualité poétique et musicale qui a inspiré certains artistes. Sa rythmique propre est propice aux remixes en tous genres.  

Solomon Burke fut l’un des premiers à utiliser ce potentiel rythmique. Dans sa chanson "I Have a Dream", sur l’album éponyme hommage à M. Luther King, il utilise en sample des extraits du discours du 28 août 1963. Le souffle lyrique du pasteur épouse parfaitement la tonalité très soul de la chanson.

Plus récemment, le rappeur Common sample largement des passages du discours historique dans sa chanson "A Dream" (2006), écrite pour la bande originale du film Freedom Writers et produite par will.i.am. Le clip de la chanson, qui aborde la question du racisme, inclut des images télévisuelles de la marche sur Washington (Source : Youtube : Common).



La puissance oratoire et symbolique du discours, sa part d’improvisation, ont également inspiré des musiciens de jazz. Herbie Hancock, par exemple, enregistre en 1969 un album concept intitulé The Prisoner, dont la thématique centrale concerne la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains. Le premier titre de l’album, "I Have a Dream", illustre l’influence exercée par Martin Luther King, à la fois politiquement et artistiquement, sur le musicien.
Extrait : Herbie Hancock, "I Have A Dream" (The Prisoner, 1969)

Une figure tutélaire de la chanson engagée

La figure de Martin Luther King reste par ailleurs un symbole très fort de toutes les luttes pour la justice, et continue d'inspirer des artistes militants, à l'occasion de résurgences d'injustices raciales par exemple.
Photo de Ben Harper
Ben Harper, 2003. Photo par Victor Diaz Lamich (CC, BY, NC)
Ainsi, dans sa chanson "Like A King (I’ll Rise)", Ben Harper joue sur l’homonymie entre le patronyme de Martin Luther King et celui de Rodney King, jeune Afro-Américain victime de violences policières à Los Angeles en 1991. L’acquittement des policiers coupables de ces violences déclencheront une vague d'émeutes sans précédent à Los Angeles et inspireront cette chanson à Ben Harper. Il y constate que les injustices raciales demeurent malgré les combats menés par les défenseurs des droits civiques et que "le rêve de Martin est devenu le pire cauchemar de Rodney" ("Martin’s dream / Has become Rodney’s worst nightmare").

Ben Harper, 2003. Photo par Victor Diaz Lamich (CC, BY, NC)

Extrait : Ben Harper, "Like A King (I’ll Rise)" (Welcome To The Cruel World, 1994). Bpi, niveau 3, 780.63 HARP 4


En 1991, le groupe de hip-pop Public Enemy produit "By The Time I Get To Arizona", sur son album Apocalypse 91… The Enemy Strikes Back.
Cette chanson rageuse est une attaque directe contre le gouverneur de l’Arizona, qui s’était opposé à l’instauration d’une fête nationale en l’honneur de Martin Luther King. Le clip, qui alterne des images des manifestations pour les droits civiques des années 1960 et celles du groupe se préparant à assassiner le gouverneur, a suscité une vive polémique - le recours à la force étant par ailleurs en contradiction avec le mouvement pacifiste de Martin Luther King (Source : Youtube : Public Enemy).


A la Bpi : Revolverlution / Public Enemy. Niveau 3, espace Musique, cote 780.639 PUBL 4

De nombreux autres groupes et artistes, comme par exemple U2 ("Pride / In The Name Of Love", "MLK"), Stevie Wonder ("Happy Birthday") ou Bruce Springsteen ("We Shall Overcome"), s'attachent à célébrer la mémoire du leader noir américain dans leurs chansons.
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