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Analyse
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India Song : des Indes réinventées, à l’image et par le son

India Song sollicite un imaginaire musical des noms de lieux.

Dans India Song, « toutes les références à la géographie physique, humaine, politique sont fausses » : c’est le premier avertissement de l’auteur à son lecteur, prié de donner aux noms de Calcutta, Lahore et Savannakhet, à la pluie censée tomber sur le Bengale et à la rumeur qui monte du Gange, un « sens musical ».
Cette géographie jamais montrée, mais invoquée par les Voix, sert dans l’œuvre l’équivalence entre le personnage et le lieu.
« Calcutta », promue « capitale », devient le nom d’Anne-Marie Stretter qui verse sur l’Inde les larmes de la douleur.
« Lahore » est celui du vice-consul qui tirait sur les lépreux dans « les jardins de Shalimar » les coups de feu de la colère.
Quant à « Savannakhet », c’est ici le cri originaire d’une mendiante folle venue à pied du Laos à travers toute l’Asie du Sud-Est, sur un parcours reliant l’Indochine française à l’Empire britannique.
 
gros plan sur la carte de l'indochine
Images du film retraçant le trajet de la mendiate sur une carte de l'Indochine coloniale
gros plan sur le lac Tonle Sap
Images du film retraçant le trajet de la mendiate sur une carte de l'Indochine coloniale
 

Tourner India Song en France, dans le château Rothschild 

escalier extérieur de l'hôtel de Rotschild
Château de Rothschild à Boulogne-Billancourt par Robert Schediwy [CC by SA 3.0], Wikimedia Commons



Peu de spectateurs ont vu que Marguerite Duras a tourné India Song dans le château Rothschild, situé à Boulogne-Billancourt, en région parisienne.
Sous une lumière pâlissante, tenue pour celle de la mousson, comme dans l’extrême langueur des plans et des mouvements attribuée à l’étouffante chaleur de la nuit indienne, l’image en sa fixité hypnotique nous transporte dans les Indes de Marguerite Duras.
Les étonnantes Voix du film qui ont le regard, mais aussi l’ouïe et l’odorat, introduisent dans ce palais Rothschild l’odeur de l’encens, une « odeur de mort », quand au dehors flotte l’écœurante senteur florale de la lèpre.
Laissé à l’abandon, ce palais réquisitionné par les Allemands durant l’Occupation représentait aussi l’endroit idéal pour dire « la mort de notre histoire », explique l’auteur, celle d’un monde blanc fourvoyé dans la colonisation, et déshonoré par le crime nazi.
Le film précise bien que l’action se situe en septembre 1937, alors que « le Congrès de Nuremberg venait d’avoir lieu ».
En ruine et déserté, ce château deviendra la véritable vedette du dernier film du cycle, Son Nom de Venise dans Calcutta désert.
 

« India Song », une célèbre chanson issue d’une bande-son très riche

Lorsque le livre paraît, l’air d’India Song « n’existe pas encore », précise l’auteur.
C’est le compositeur argentin Carlos d’Alessio qui pour La Femme du Gange l’écrira. Il démarque le thème d’India Song du célèbre blues Blue Moon, choisi à l’origine par la cinéaste, mais dont les droits furent trop chers à acquitter.
Duras reprend le thème pour sa pièce radiophonique India Song à l’été de 1974 et confie à d’Alessio la musique originale de son film qui comportera « huit danses, deux valses, un ragtime, un charleston, deux blues et India Song piano », énumère la cinéaste.
Sur des paroles de Marguerite Duras, la chanson deviendra par la voix de Jeanne Moreau un véritable tube.
Par contraste avec cet air envoûtant, et quelque peu nostalgique, le cri du vice-consul exclu de la réception de l’Ambassade déchire l’oreille et l’âme du spectateur. « Dans Calcutta désert », il hurle à la mort « An-na-Ma-ria-Guar-di », le « nom de Venise » de la jeune Anne-Marie Stretter née dans la lagune italienne, tandis que l’entêtante mélopée de la mendiante laotienne sans visage se brise dans d’inquiétants éclats de rire.

 
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