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Appartient au dossier : Le cinéma poétique des pays baltes

L’âme poétique du cinéma lituanien

De Jonas Mekas à Artūras Jevdokimovas, en passant par Audrius Stonys, les réalisateur·rices lituanien·nes adoptent un regard poétique sur le monde, en filmant simplement la vie.

Un homme tient des filets pour capturer des oiseaux
Les Filets (1994) d’Artūras Jevdokimovas © Artūras Jevdokimovas / Studio Kinema

« Je ne fais pas des films. J’aime filmer. Je suis un filmeur. Je ne suis pas un réalisateur. Je suis obsédé par le fait de filmer. J’adore filmer. J’ai une caméra, la réalité est là, les choses arrivent, les amis, les situations sont là, il faut que je les filme. J’ai besoin de filmer. Donc, je filme, et je filme, et je filme… »

Jonas Mekas, Déclarations de Paris (2001)

Cette remarque, prononcée au Salon du Livre de Cinéma à Paris en octobre 1997 par Jonas Mekas (1922-2018), réalisateur lituanien exilé aux États-Unis, pourrait s’appliquer à bien d’autres personnalités lituaniennes dont les œuvres cinématographiques témoignent d’une envie de capter la vie et tout ce qui se déroule sous leurs yeux.

La Lituanie est le premier pays balte à proclamer son indépendance, le 11 mars 1990, et à se libérer de la tutelle de l’URSS. Néanmoins, le cinéma lituanien n’a pas attendu les années 1990 pour s’affirmer en se détachant de la production soviétique, comme le rappelle Arnaud Hée, programmateur de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi. Les réalisateurs et réalisatrices optent pour des sujets qui s’écartent du réalisme socialiste et s’attachent aux êtres humains, à leurs états d’âme, au quotidien et au temps qui passe.

Une esthétique de la nostalgie

Jonas Mekas figure parmi les plus connus des cinéastes lituaniens, même s’il s’expatrie aux États-Unis dès 1945, muni de sa caméra Bolex. « Lorsqu’il filme ses enfants, c’est son enfance disparue qu’il regarde. Lorsqu’il filme New York sous la neige, c’est sa Lituanie natale qu’il cherche », précise Nathalie Salles dans le podcast « Jonas Mekas (1922-2019), l’homme caméra » sur France Culture. Son approche du cinéma est personnelle, intime et profondément liée à son pays. Il filme le quotidien, des instants de vie, qu’il colle les uns aux autres, pour ne rien perdre de son existence et de ses souvenirs.

Ses œuvres expérimentales fascinent et deviennent une source d’inspiration pour d’autres cinéastes. Par exemple, à son contact, la réalisatrice française Marie Losier, elle aussi expatriée à New York, adopte la même caméra pour tourner ses portraits cinématographiques d’artistes. 

L’attachement de Jonas Mekas aux petits détails de la vie et au temps qui passe se retrouve, quant à lui, dans les œuvres de ses compatriotes, resté·es au pays.

La vie à l’écran

Dans la lignée de Jonas Mekas, Artūras Jevdokimovas et Audrius Stonys s’intéressent également de près aux petites choses de la vie. Artūras Jevdokimovas filme les gestes des pêcheurs de poissons et d’oiseaux dans Les Filets (1994), et Audrius Stonys capture ceux d’une scientifique lituanienne qui étudie les répercussions des changements climatiques sur le glacier Tuyuksu (Woman and the Glacier, 2016).

Les moments de tendresse et de complicité sont aussi très présents dans les films de ces deux réalisateurs, au regard profondément humain. Artūras Jevdokimovas s’arrête sur deux petits enfants qui sortent de chez eux et se tiennent par la main (Idylles de Kirtimai, 1991), tandis qu’Audrius Stonys s’attarde sur une chèvre en train de manger de la paille dans les mains d’une vieille dame aveugle (La Terre des aveugles, 1991).

Šarūnas Bartas, quant à lui, porte « un regard mélancolique sur les lieux et les hommes, teinté d’une gravité souvent transcendée par la grâce des paysages et des visages », comme le souligne Sonia Voss dans Few of Them (2016).

« Chaque film nous emmène vers un fragment oublié du monde, un territoire inconnu et vierge d’images, et vers ses habitants dont il raconte, sans jamais tomber dans l’universalisme, la vie modeste et la condition solitaire. »

Sonia Voss, Few of Them (2016)

Dans Tofolaria (1986), Šarūnas Bartas filme les chasseurs-cueilleurs nomades de Sibérie. Marqué par un voyage effectué à l’adolescence, il décide de retourner dans l’est des monts Saïan, avec sa caméra, pour renouer avec cette expérience et retrouver les Tofalars. « Leur extrême pauvreté, contrastant avec la splendeur des montagnes, m’a laissé une impression indélébile. J’ai envisagé différents moyens d’en rendre compte et j’ai réalisé que seul le cinéma pouvait transmettre cette impression », confie-t-il à Sylvie Pras pour Code Couleur n°24 de janvier-avril 2016.

Contempler et ressentir le monde

Les cinéastes saisissent, dans leurs films contenant peu de dialogues et laissant une grande place au silence, des moments d’attente où il ne se passe rien, mais où les vies intérieures des personnes à l’écran se font entendre. Artūras Jevdokimovas (Les Filets) et Audrius Stonys (Earth of the Blind, 1991) se placent de la même manière, derrière un homme de dos contemplant une étendue d’eau, sans doute plongé dans ses pensées. De même, ils surprennent des enfants songeurs à leur fenêtre (Les Idylles de Kirtimai d’Artūras Jevdokimovas et Gates of the Lamb d’Audrius Stonys). La similitude de leurs plans dévoile une même fascination pour ces instants en suspens, où il s’agit de filmer un état, plutôt qu’une action.

Šarūnas Bartas, quant à lui, introduit de manière récurrente le motif du corps en position accroupie en train de regarder ou d’écouter, présent dans de nombreux plans de sa filmographie énumérés par Robert Bonamy comme Peace to us in our dreams (2016), Indigènes d’Eurasie (2010), The House (1997) et Few of Us (1996). Pour le co-auteur de Šarūnas Bartas ou les Hautes solitudes (2016), « cette position est humaine, elle est courante dans certaines régions, mais elle a peut-être aussi quelque chose d’animal ». Cette part d’animalité a sans doute à voir avec la spontanéité de l’être au monde, en communion avec la nature.

La nature n’est pas le seul lieu de contemplation. Corinne Maury rappelle, dans l’ouvrage collectif Šarūnas Bartas ou les Hautes solitudes, que le réalisateur de Trois Jours (1991) et Corridor (1994) « capte dans des lieux souterrains marginaux (cave, tunnel, blockhaus) la solitude errante des êtres ». Ces instants de silence et d’observation traduisent un besoin de se reconnecter à l’essentiel. L’acte de filmer devient alors, aussi, une manière de retenir le temps qui passe, de conserver les images d’un passé révolu, celui d’un paysage transformé par des réaménagements urbains, ou celles de visages disparus (Bridges of Time, 2018). Audrius Stonys (Harbour, 1998) et Janina Lapinskaité (Nu, 2000) semblent ainsi rappeler, en filmant les corps nus de personnes âgées, que le temps passe inéluctablement en laissant ses empreintes sur la chair, modelée par les années écoulées. Néanmoins, la vie est là, vibrante en chaque être humain, jusqu’au dernier souffle.

Le cinéma lituanien nous donne à voir et à entendre la vie, captée avec poésie et sensibilité.

Publié le 02/02/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Déclarations de Paris. Statements from Paris

Jonas Mekas
Paris expérimental, 2001

L’auteur a plaidé de nombreuses fois à Paris la cause du cinéma expérimental, lors d’entretiens ou d’interventions. Cet ouvrage en reprend un certain nombre, dans lesquels il exprime quelques concepts forts sur le cinéma, tant politiques qu’esthétiques.

À la Bpi, 791.6 MEKA 1

Few of them. Photographies et poèmes

Šarūnas Bartas
Filigranes, 2016

40 photographies du cinéaste lituanien, réalisées en marge de la préparation de ses films. Il y montre son attirance pour les paysages et la grâce brute des traces d’humanité qu’ils recèlent, mais aussi pour la chaleur des visages. Ses photographies condensent son rapport presque chamanique à la nature et aux êtres, révélant un équilibre entre pragmatisme et poésie. © Électre 2016

À la Bpi, 791.6 BART.S 1

Šarūnas Bartas ou Les Hautes solitudes

Robert Bonamy
De l'incidence éditeur, 2016

Ces contributions portent sur le travail du réalisateur lituanien Šarūnas Bartas sous différentes formes : points de vue de cinéastes sur le travail de leur collègue, hommages en forme de poèmes ou de photographies, réflexions philosophiques sur les films comme Trois jours, Corridor, Les Hautes solitudes et The House Man. © Électre 2016

À la Bpi, 791.6 BART.S 2

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