Liens filiaux et transmission en BD
Qu’est-ce qui lie les personnes entre elles ? Que reçoivent-elles en héritage de leurs aïeux, de celles et ceux qui les ont éduquées ? Les bibliothécaires de la Bpi ont sélectionné des albums et un manga publiés en 2025 qui parlent de filiation, de transmission de gènes, de savoirs, de sensibilité…
Du dernier prix Goncourt (La Maison vide de Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit, 2025) en passant par les nombreuses sagas familiales, romans sur la maternité et autres récits sur la filiation, les fictions traitant de la transmission sont nombreuses. Elles connaissent un franc succès public et d’estime depuis quelques années.
Ce phénomène s’explique en partie par les nouveaux questionnements autour de la féminité, la volonté de raconter la vie des femmes et valoriser des héroïnes, issues bien souvent du cercle familial. S’interroger sur ce qui nous lie est sans doute aussi une réponse au malaise que l’on ressent lorsque le monde devient de plus en plus mouvant et incertain. Dans l’intimité du cercle familial, nous trouvons un socle commun et rassurant. En effet, l’identité se construit, de manière consciente ou inconsciente, à travers les générations. Un langage universel qui fait consensus se dégage dans les affects familiaux, tandis que le discours social et politique ambiant éloigne et clive.
La bande dessinée n’échappe pas à cette tendance. Aux côtés de titres qui nous alertent sur les problèmes et les conflits du monde, nous trouvons des textes qui parlent de liens familiaux et de l’importance de la transmission, qu’elle soit consciente ou non. À travers les générations de la cellule familiale ou de la famille élargie, et parfois même au-delà de la famille, dans les groupes d’ami·es, des communautés de quartier ou professionnelles, la transmission est un marqueur important dans la construction de notre sociabilité.
Parmi les meilleures bandes dessinées de 2025, vous retrouverez traitées, avec gravité ou légèreté, ces transmissions, qu’il s’agisse de la mère à la fille, du père au fils, entre femmes traversant les mêmes épreuves, du lien particulier de la gémellité ou de l’aidant au dépendant.
Publié le 23/02/2026 - CC BY-SA 4.0
Notre sélection
Punk à sein
Magali Le Huche
Charivari, 2025
En 2018, à l’aube de ses 40 ans, Magali Le Huche découvre avec effroi qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Dévorée par l’angoisse de la maladie, elle va surmonter une à une les épreuves qui la mèneront jusqu’à la guérison, avec le soutien de sa famille (et notamment de sa mère et de ses deux filles), de ses amies et de l’énergie de Joe Strummer, le chanteur du groupe de rock britannique The Clash, pour qui elle va développer une véritable passion. L’album déploie le récit de ces mois de souffrances et de bouleversements intimes, l’histoire forte et sincère de cette bataille victorieuse contre la maladie. On y retrouve tout le talent de cette autrice-illustratrice plébiscitée par les jeunes lecteur·rices, qui s’était déjà essayée avec succès au registre du récit autobiographique dans Nowhere girl, où elle racontait comment les Beatles l’avaient sauvée de la phobie scolaire.
Dans Punk à sein, on trouve une description précise et sans faux-semblants des différentes étapes de la maladie, des examens, des opérations, des conséquences physiques et comment vivre avec. On partage l’effroi et les tourments émotionnels de la narratrice, ses moments de doute et ses élans de saine colère. Le tout baigné par la légèreté virevoltante de son trait tout en liberté et en fantaisie, son humour ravageur et la puissance de la musique, toujours. Un témoignage salutaire d’un combat intime mais commun à de nombreuses femmes, à commencer par la grand-mère de l’autrice.
À la Bpi, RG LEH P
Blanche
Maëlle Reat
Glénat, 2025
Maëlle n’a jamais vraiment compris certaines manies de sa mère, Blanche. Pourquoi leur elle leur interdisait formellement d’utiliser ses affaires de toilette ? Pourquoi elle désinfecte systématiquement les WC après elle ? Cette mère, avec laquelle elle a vécu tant de conflits à l’adolescence et qui, encore maintenant, lui inspire certains de ses strips les plus truculents, Maëlle, désormais autrice de BD, décide un jour de la découvrir, vraiment. Elle lui propose de retracer son histoire, de sa naissance en 1966 jusqu’à aujourd’hui, en racontant sa contamination au VIH dans les années 1980, au tout début de l’épidémie en France et au plus fort de la crise du SIDA.
Avec beaucoup de sincérité mais aussi un sens de la répartie à toute épreuve, Blanche déroule les événements de sa vie de manière presque anecdotique donnant sens à « ces choses anodines que radotent les parents ». Cette vie-là n’est pourtant pas banale, entre une enfance traversée par les graves problèmes de santé mentale d’une mère, une jeunesse (trop) indépendante marquée par la drogue, en passant par la découverte de sa séropositivité, sa vie de malade en sursis, puis de mère de famille envers et contre tout. Sans tragédie ni héroïsation, on y lit une salutaire reprise de pouvoir d’une personne malade sur sa propre vie. Dans ce récit, on assiste aussi à un moment fort d’une relation mère-fille : celui de la transmission venant réparer les incompréhensions et les conflits passés.
À la Bpi, RG REA B
Merveilleux
Cookie Kalkair
Steinkis éditions, 2025
Dans cette BD autobiographique, l’auteur évoque sa relation distendue avec son père – au propre, l’un vit au Canada et l’autre en France – comme au figuré, le père n’a pas été très présent dans la vie de son fils, ni bienveillant. Aussi, lorsque suite à un AVC, le père devient aphasique et dépendant, ce n’est pas de gaîté de cœur que le fils envisage de s’occuper de lui. Une chose pourtant oriente la relation dans une toute autre direction : le père ne peut plus que prononcer le mot « merveilleux ».
Cette nouvelle donne l’occasion de se redécouvrir l’un l’autre, et pour l’auteur de grandir dans la relation. La sincérité et l’humour de ce dernier rendent ce récit à la fois léger et émouvant. Le dessin au trait rond, expressif et aux couleurs chaudes appuie le ton léger choisi par Cookie Kalkair pour parler du quotidien du handicap. Il montre bien également les enjeux sur la place des membres d’une famille autour de la personne dépendante. Le sujet touche à l’universel par la relation entre les générations qu’il questionne et la problématique de la fin de vie qu’il évoque.
À la Bpi, RG KAL M
Ulis
Fabien Toulmé
Delcourt, 2025
Ex-ingénieur en plein doute, Ivan a accepté un poste d’Accompagnant d’élève en situation de handicap (AESH) en ULIS (Unités locales pour l’Inclusion scolaire). Immergé dans la classe de Matisse, l’élève qu’il accompagne, Ivan va apprendre à communiquer avec l’enfant et à comprendre le fonctionnement de l’établissement avec ses nouveaux collègues. À travers le regard du novice Ivan, c’est tout un univers que nous découvrons : l’abnégation des AESH, les doutes sur son utilité en tant qu’accompagnant, les manques de moyens pour remplir ses missions. Mais c’est aussi l’occasion de faire de belles rencontres où chacun·e grandit et se découvre des qualités insoupçonnées.
Par les gestes du quotidien, les liens se tissent entre les accompagnant·es et les enfants. Les petites victoires sur les difficultés du handicap nourrissent les cœurs et donnent du sens au travail quotidien des professionnel·les. Avec sa justesse de ton habituelle, l’auteur nous émeut. Nous sommes conquis·es très progressivement par l’histoire et par les personnages dont nous partageons au plus près les expériences et leur évolution. Un réconfortant moment de partage et d’humanité !
À la Bpi, RG TOU U
Marcie. Le Point de bascule (tome 1)
Cati Baur
Dargaud, 2025
Marcie, la cinquantaine fatiguée, est licenciée du jour au lendemain après des décennies de bons et loyaux services. Encouragée par sa fille, elle décide alors de reprendre les choses en main et d’accomplir son rêve de jeunesse : devenir détective privéenbsp;! Pour cela elle dispose d’un atout singulier : le don d’invisibilité qui enveloppe les femmes de son âge. Et la voilà embarquée dans des filatures trépidantes à la recherche de chiens perdus, et bientôt d’un mystérieux fantôme responsable de la défenestration d’une étudiante américaine…
Dans cet album à l’humour délicieux et au dessin tout aussi facétieux et élégant, Cati Baur nous offre un polar singulier, qui n’est pas sans rappeler la délicatesse acide de Posy Simmonds. Au milieu des enquêtes et des personnages improbables, c’est aussi un très beau portrait de femme qui se dessine, imparfaite et attachante, la sincérité d’une relation mère-fille tout en complicité et l’histoire réjouissante d’une renaissance. À suivre !
À la Bpi, AL MAR
Jimbōchō Sisters (tome 1)
Kei Tōme
Mangetsu, 2024
Tsugumi, Ichika et Minoru Karakida sont trois sœurs, les personnages principaux de Jimbōchō Sisters. « Les beautés du quartier » (surnom donné aux sœurs Karakida par le voisinage) héritent de Jimbōchō, la librairie de leur grand-père décédé. Tsugumi reprend les rênes de ce « paradis des bouquinistes », tandis qu’Ichika, portée sur l’alcool, reste dans son entreprise pour que son salaire permette aux trois sœurs de vivre. Quant à Minoru, la cadette, elle est lycéenne. La librairie Jimbōchō contient des livres rares, des trésors cachés, convoités en particulier par Azusawa, le voisin libraire, aux relations douteuses.
Ce manga de Kei Tōme évoque celui de Tsukasa Hōjō (1981-1985), Cat’s Eye (Œil de chat) qui met en scène également trois sœurs, teneuses d’un café le jour et voleuses la nuit. Comme son prédécesseur, il place au centre du récit trois figures féminines solidaires, à la tête d’un commerce, qui se soutiennent face aux épreuves qu’elles traversent. Dans le tome 1 de Jimbōchō sisters, les dangers viennent des hommes : du père, qui abandonne ses trois filles, en leur laissant la gestion de la librairie, sans aide, ni assistance ; des prédateurs violents (l’ex de la copine de Minoru) ; des concurrents (Azusawa, qui semble déterminé à voler les trésors cachés de Jimbōchō). Ce manga a aussi le mérite d’offrir une immersion captivante dans une librairie de quartier et dans le monde du livre.
À la Bpi, MA JIM
Katya la guerre, partout, toujours
Antoine Schiffers
Casterman, 2025
Première œuvre du bédéaste belge Antoine Schiffers, Katya raconte la bravoure d’une mère à la recherche de sa fille, restée avec son père en Tchétchénie. Exilée à Berlin, elle retourne dans son pays en mars 1998, soit entre la première et seconde guerre de Tchétchénie (1994-1996 ; 1999-2000). Le pays est dévasté, les indices sont faibles. Katherina est une mère qui a fui son destin d’épouse opprimée pour refaire sa vie en Europe et trouver un autre futur pour sa fille. Malheureusement, cela n’a pas été possible, et après dix ans sans pouvoir retourner dans son pays, un sentiment d’abandon la ronge. Dans sa piste, elle est épaulée par Malik, âgé d’une dizaine d’années. Elle se fait passer pour sa mère afin de le protéger.
D’abord dessinateur, Antoine Schiffers restitue avec brio l’ambiance de la guerre qu’il découvre en visionnant des documentaires. « Il y a toujours un côté “sale” dans les images des guerres en Tchétchénie. C’est ce qui m’avait marqué : les rues labourées par les files de tank, la boue pugnace qui s’infiltre de partout… », confie-t-il aux Inrockuptibles. Ses dessins numériques, tout en lignes fines, hachures et trames, donnent un aspect fouillis et imprécis, rehaussé par des palettes de couleurs réduites. Ils transmettent efficacement les émotions alternant de l’espoir à la désillusion. Cette quête universelle est un miroir de toutes les guerres, avec leurs bourreaux, leurs soldats malgré eux, leurs rebelles et leurs civil·es qui résistent.
À la Bpi, AL KAT
Soli Deo Gloria
Jean-Christophe Deveney, dessins d'Édouard Cour
Dupuis, 2025
Helma et Hans, des jumeaux, partagent le même don pour la musique. Devenus orphelins, les enfants sont confrontés à la peur, la faim, la misère et doivent leur survie à leur talent musical. Un ermite les protège et les initie au chant secret de la forêt, puis ils sont confiés à un orphelinat. Ils intègrent la chorale et la musique prend pleinement place au cœur de leur vie. De rencontre en rencontre, de mentor en mentor, les jumeaux améliorent leur technique et traversent une Europe fantasmée du début du 18e siècle. Helma et Hans sont brillant·es mais travaillent durement à la perfection de leur art, entrevue lors de la découverte d’une partition signée SDG (pour Soli Deo Gloria). Orgueil, vanité et jalousie s’immiscent progressivement dans leur duo.
Les dessins en noir et blanc d’Édouard Cour servent à merveille ce récit aux accents gothiques et aux scènes cruelles. Lorsqu’une mélodie surgit, des volutes colorées viennent la matérialiser apportant une touche légère et figurant comment les personnages s’extraient du monde à ce moment. La musique apparaît à la fois comme un miracle divin et une malédiction, héritée de leur oncle, puni pour avoir cherché à développer son art. Le talent, supposé les détruire, les fait grandir, mais pas de la même façon. Quand Helma cherche à transmettre ce qui lui a été offert, Hans est en quête de reconnaissance. Cette divergence d’opinion distend le lien entre les jumeaux.
À la Bpi, AL SOL
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