Sélection

Littérature et musique

Vaut-il mieux avoir de l’oreille pour écrire un roman sur la musique ? Et comment relever le défi qui consiste à mettre une mélodie en mots ? 

À l’occasion de la Fête de la Musique, nous vous proposons quelques réponses à ces questions, au travers d’une sélection de romans qui, de la pop des années 80 au baroque en passant par l’électro et le jazz, vous fera parcourir une bonne partie de l’histoire de la musique ! 

Publié le 20/06/2017 - CC BY-SA 3.0 FR

Sélection de références

Tous les matins du monde

Pascal Quignard
Gallimard, 1993

Pour qui, pour quoi joue-t-on ? Pour Jean de Sainte-Colombe, l’affaire est entendue : depuis la mort de sa femme, ce virtuose de la viole de gambe ne joue que pour lui et ses filles, et pour convoquer le souvenir de la disparue. Même les invitations de Louis XIV restent lettre morte. La sagesse mélancolique de ce vieux maître se heurte à l’ambition de son jeune élève, Marin Marais, promis à une brillante carrière – et à une grande postérité. Entre les deux hommes, ce sont différentes conceptions de l’art qui s’entrechoquent.

Dans ce roman d’une grande épure, Pascal Quignard met en scène ce conflit entre ancien et moderne, entre technique et sentiment, entre éloge de l’intériorité et compromissions avec la société des hommes. Un véritable art poétique, plein de silences propres à laisser entendre les murmures des cœurs. 

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ QUIG 4 TO

Jazz

Toni Morrison
C. Bourgois, 1993

Dans le Harlem des années 1920, il n’y a pas que le jazz qui attise les passions. La communauté noire aussi est brûlante, à l’image de Joe, ce modeste vendeur qui tue sa jeune maîtresse devant son épouse, avant que celle-ci ne se jette sur le cadavre avec un couteau. Comme souvent chez Toni Morrison, la violence du geste est ancestrale, incarnation des ravages d’un passé douloureux.

Au rythme d’un entêtant morceau de jazz, Toni Morrison construit un roman polyphonique – celui de la société afro-américaine, de ses êtres fêlés, de ses voix oubliées et de sa liberté opprimée. Comme la musique, l’histoire est obsédante et sinueuse.

A la Bpi, niveau 3, 821 MORR.T 4 JA

Haute fidélité : roman; High fidelity

Haute fidélité

Nick Hornby
Plon, 1997

Rob Fleming est disquaire à Londres. Suite à une énième rupture, il remet sa vie en question et tente de comprendre ce qui cloche dans ses relations amoureuses en reprenant contact avec certaines de ses ex… Tout en distillant ses connaissances encyclopédiques sur la pop et le rock.

Avec ses innombrables citations musicales, d’Elvis Costello aux Shangri-Las en passant par les Smiths et Madonna, Haute fidélité est une véritable anthologie de la pop anglo-saxonne des années 1960 à la fin du vingtième siècle. Au point que certains de ses lecteurs les plus fervents en ont tiré de riches playlists, parfaites pour accompagner la lecture des aventures intimes de l’attachant héros de Nick Hornby

A la Bpi, niveau 3, 820″19″ HORN 4 HI

Corps et âme

Frank Conroy
Gallimard, 1996

Claude Rawlings pourrait presque être un héros de Dickens transporté dans le New-York des années 1940 : délaissé par sa mère, désœuvré dans un des quartiers les plus pauvres de la métropole, une destinée exceptionnelle s’ouvre pourtant à lui le jour où il pose ses doigts sur les touches d’un piano… Bientôt aidé par un mentor exigeant mais généreux, Claude tirera le meilleur du véritable don du ciel qu’il a reçu. 

Si le personnage de Claude Rawlings se révèle assez fade, c’est que la véritable héroïne de Corps et âme est la musique, et que celle-ci ne doit pas se faire voler la vedette par un personnage trop consistant. Rawlings, touché par la grâce, n’est jamais que son humble serviteur, qui met en sourdine tous ses autres désirs. Tout au long de sa vie, il n’aura de cesse de se battre avec lui-même, de repousser ses limites techniques pour la servir au mieux. Des plus exigeantes compositions classiques au jazz le plus aventureux, son parcours accompagne l’évolution de la société américaine et de sa musique, que le style fluide et harmonieux de Franck Conroy donne littéralement à entendre. 

A la Bpi, niveau 3, 821 CONR 4 BO

Ravel

Jean Echenoz
Minuit, 2006

“À ceux qui s’aventurent à lui demander ce qu’il tient pour son chef d’œuvre : c’est le Boléro, voyons, répond-il aussitôt, malheureusement il est vide de musique.”

En évoquant les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, de 1927 à 1937, Jean Echenoz choisit de mettre en scène un artiste sur le déclin. Il y a certes le Boléro, dont l’immense succès à partir de 1928 repose en partie, selon le compositeur, sur un malentendu. Mais bientôt se font sentir les premiers signes de la maladie, qui contraignent Ravel à s’éloigner de la musique. De renoncements en échecs, Ravel n’est bientôt plus capable que de regarder en arrière. Avec sa concision et son sens habituel des formules lapidaires, Echenoz lui fait simplement dire que “quelque chose ne colle plus”.

Le portrait de cet homme qui voit son art lui échapper n’est cependant pas dénué de l’humour insolite propre à Echenoz ni de son sens du décrochage. Primesautier bien que crépusculaire, entêtant – à la mesure du célèbre Boléro -, Ravel, première pierre d’une “trilogie biographique” poursuivie avec Courir puis Des Éclairs, consacrés à Emil Zátopek et Nikola Tesla, garde toute sa légèreté même lorsqu’il évoque les angoisses du créateur face au passage du temps. 

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ ECHE 4 RA

Dans les rapides

Maylis de Kerangal
Gallimard, 2014

Elles s’appellent Debbie et Kate, et elles ont changé la vie de millions d’adolescentes dans les années 1970. Maylis de Kerangal suit trois d’entre elles : Lise, Nina et Marie. Elles sont lycéennes au Havre, et la découverte de Blondie puis de Kate Bush est un tremblement de terre dans leur existence jusqu’alors relativement monotone.

Au travers de l’histoire de ce groupe d’amies, Maylis de Kerangal évoque l’importance qu’eurent ces deux modèles pour une génération de jeunes femmes. Difficile pour les trois amies de choisir entre l’attitude rock de Debbie Harry, campée avec son air résolu et presque guerrier au premier plan de la mythique pochette de l’album Parellel Lines, et le romantisme faussement fragile de Kate Bush dont le Wuthering Heights, bien loin de la vague punk qui submerge alors l’Angleterre, est cependant le premier single écrit et interprété par une femme à atteindre la première place des charts anglais. Le débat, animé et sans cesse recommencé, en vient parfois à menacer l’amitié des trois lycéennes. Maylis de Kerangal en tire un portrait générationnel percutant et impétueux, porté par l’esprit conquérant de ces deux grandes dames de la pop. 

Le complexe d'Eden Bellwether

Benjamin Wood
Zulma, 2014

La musique adoucit les mœurs, c’est entendu ; mais peut-elle agir sur les maux physiques ? Eden Bellwether, jeune organiste prodige qui agrège autour de lui une petite troupe d’admirateurs qu’il manipule à sa guise, en est convaincu, et ambitionne de mettre au point une véritable thérapie capable de venir à bout des maladies les plus invasives. Envoûtant, magnétique, le garçon cache pourtant sous ses airs de tyran génial une fragilité qui pourrait le mener à sa perte.

Le complexe d’Eden Bellwether, variation retorse sur le classique roman de campus américain, ne fait pas qu’interroger les pouvoirs de la musique. Conçu comme un jeu de poupées russes, ce magistral premier roman de Benjamin Wood interroge notre capacité à croire – en un homme providentiel, en un avenir meilleur – même dans les situations les plus désespérées. 

A la Bpi, niveau 3, 820″20″ WOOD 4 BE

Slumberland

Paul Beatty
Cambourakis, 2017

“Lorsque le gimmick arriva, c’est comme si Docteur Funkenstein avait branché sa moelle épinière sur un marteau en caoutchouc. Les réflexes reptiliens prirent la relève.Les aigus croustillants lui firent bouger la nuque d’avant en arrière. Le martèlement des basses lui fit descendre le cul à mi-chemin du sol, ses épaules roulèrent et son bassin se métamorphosa en gyroscope.”

Voilà en quelques mots l’effet du beat parfait mis au point par Ferguson Sowell, alias DJ Darky, le héros doté d’une mémoire auditive hors du commun de Paul Beatty. Slumberland suit sa quête pour créer cette “Joconde sonique” et pour trouver le musicien capable de le jouer à la perfection – Charles Stone, un jazzman mythique qui s’est fait oublier, après le naufrage d’une de ses tournées, en Allemagne de l’Est. S’il est évidemment beaucoup question de musique – du jazz à la house en passant par le funk – dans Slumberland, le fond du problème est tout autre : au travers de l’histoire de la musique aux Etats-Unis et de la réunification de l’Allemagne, Paul Beatty dresse un état des lieux de la condition des Noirs dans les deux pays. Un propos finalement assez sombre, dans un roman qui marque pourtant par son humour acide ravageur.  

A la Bpi, niveau 3, 821 BEAT.P 4 SL

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