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Augmenter la littérature pour augmenter le réel

L’approche documentaire ferait son retour dans la littérature contemporaine. Mais avait-elle disparu ? Guénaël Boutouillet, auteur, critique et conseiller littéraire pour la première édition du festival « Effractions », traverse l’histoire récente de la littérature de création pour répondre à ces questions.
Le ballon de l’expédition Andrée échoué sur la banquise.
Le ballon de l’expédition Andrée a fait naufrage sur la banquise. Dans Un monde sans rivage (2019), Hélène Gaudy s’appuie notamment sur les photographies prises par Nils Strindberg pour raconter cette aventure tragique. Photo de Nils Strindberg, 1897, domaine public

Ainsi, le réel reviendrait — mais est-il jamais parti ? Nommer un début des relations entre le monde, ses descriptions, ses interprétations, et l’écriture littéraire, ferait remonter le temps à l’infini, jusqu’à Zola, Stendhal et son « miroir », jusqu’aux premières graphies sumériennes dédiées aux comptes et inventaires.

Origines multiples d’un « retour du réel »

On peut tout de même repérer quelques moments de bascule, à la fois socles et charnières, dans l’histoire littéraire récente. En 1984, Vies minuscules de Pierre Michon fait figure de symbole d’une création littéraire aussi inventive qu’ancrée dans la vie réelle, diffractant un récit autobiographique en huit biographies mâtinées de fiction. Autour de lui, une génération d’auteurs s’avance, reliés par ce rapport au monde à la fois relaté et réinventé par la langue. L’écriture romanesque, ouvragée et documentaire de François Bon dans Sortie d’usine, de Patrick Deville dans Amazonia, des frères Rolin ou de Jean-Paul Goux, poursuit le renouvellement des formes fictionnelles engagées dans les années soixante et soixante-dix. Plusieurs de leurs œuvres ont d’ailleurs été publiées aux éditions de Minuit, foyer du Nouveau Roman, ce courant littéraire qui défend l’irrémédiable béance entre le réel et le récit.

Des années quatre-vingts à deux-mille-dix, d’autres auteurs majeurs ont magnifié le matériau documentaire. Annie Ernaux soumet son cas de transfuge de classe au scanner d’une écriture emprunte de distanciation sociologique. Emmanuel Carrère explore D’autres vies que la [sienne]. Le cas de Georges Perec est remarquable : sa stratégie d’écriture passe d’un jeu avec le langage (les fameuses contraintes oulipiennes) à des entreprises descriptives, d’entomologie des usages du monde, voire de soi (Penser Classer, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien).

Le réel comme fondement et matériau

L’affirmation du pouvoir fictionnel de la description du réel va croissante : Joy Sorman observe la Gare du Nord en 2011 dans Paris Gare du Nord et Thomas Clerc fait de la description de son appartement un roman dans Intérieur (2013), deux livres publiés chez L’arbalète-Gallimard, une collection littéraire aux accents documentaires. Les poètes contemporains Frank Smith ou Anne-James Chaton, quant à eux, relatent des vies en reformulant des minutes de procès ou des tickets de caisse.
Quant à la position d’enquêteur, d’explorateur documentaire, dans laquelle se mettent Maylis de Kerangal, Olivia Rosenthal ou Philippe Vasset et dans laquelle, en écho, ils placent narrateur et lecteur, elle ne pastiche pas le polar : elle produit du neuf et replace l’écrivain en position active, au cœur du torrent d’informations contemporain.

À génération d’auteurs, générations d’éditeurs. Au cours des années deux-mille naissent Marchialy et le Sous-sol, dédiées à la non-fiction. Inculte, collectif d’auteurs devenu éditeur, prolonge le travail de mélange des genres initié par Verticales, Allia, ou POL, dont les publications ne sont pas séparées, ordonnées entre collections fictionnelles et documentaires. Chez Inculte paraît en 2014 l’essai collectif Devenirs du roman, sous-titré, « matériaux », marqueur d’un mouvement sous-jacent, celui d’une fiction davantage – et autrement – préoccupée du monde extérieur et de ses traces.

Le document comme matière, la fiction comme reprise

Dans les années deux-mille, quand les romans de l’allemand W.G. Sebald ou d’Emmanuelle Pireyre procèdent à l’insertion de documents dans la matière textuelle, ils font encore figures d’exception. Aujourd’hui, il n’est plus surprenant de voir les pages des romans de la collection blanche de Gallimard ou de Flammarion augmentées d’illustrations. Ainsi Clément Benech (dont l’essai Une nécessaire fragilité creuse la question) en use avec régularité, comme il insère dans ses romans de nombreux extraits de conversations tenues sur les réseaux numériques.

Le roman contemporain se réapproprie l’image mais aussi les flux conversationnels, traces de nos vies connectées. Ces éléments viennent documenter et épaissir le texte, intégrer sa matière même. À la rentrée 2019, les livres De pierre et d’os de Bérengère Cournut et Un monde sans rivage d’Hélène Gaudy en attestent, en empruntant deux voies dans l’usage des documents. Chez Hélène Gaudy, ils sont absents d’un texte dont ils sont pourtant le socle. Chez Bérengère Cournut, les annexes photographiques placées en fin d’ouvrage viennent confirmer la part documentaire de la fable inuit.

Documenté comme documentaire, le roman n’en perd pas son horizon fictionnel. C’est tout le sens de la démarche hybride de l’anthropologue Éric Chauvier qui, depuis son premier récit (intitulé Anthropologie), bâtit une œuvre volontairement ambiguë dans son genre et sa forme. L’auteur joue avec les outils d’observation et d’analyse de la science pour creuser des situations de trouble vécues et/ou imaginaires. Dans ce geste, la spéculation hyper-réaliste des fictions de J.G. Ballard et l’analyse sociologique de La Misère du monde de Pierre Bourdieu semblent se rejoindre et s’augmenter mutuellement : augmenter la littérature, pour augmenter le réel.

Guénaël Boutouillet