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Entendre les langues, en chanter les sens 3/3

Depuis l'enfance, Aline Schulman parle le français, l'anglais et l'espagnol. Afin de nous conter les extraordinaires aventures de Don Quichotte et de Sancho Panza, elle a recomposé une oralité théâtrale, pour retrouver l'effet de celle qui avait tant séduit le public lors de la publication originale des deux tomes de L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche par Cervantes en 1605 et 1615. Elle a ainsi modernisé en 1997 la traduction française de Don Quichotte à la demande des éditions du Seuil, marquant une rupture dans la réception de cette œuvre.
Tableau représentant Don Quichotte s'attaquant aux moulins
Don Quichotte et les moulins, Honoré Daumier, circa 1850, Art Institute of Chicago
Aline Schulman a dû écrire de nombreuses pages avant de trouver le vocabulaire qui sonnait juste. S’efforçant de préserver une cohérence lexicale, elle s'est finalement donné pour règle d'utiliser des mots toujours vivants aujourd'hui et qui existaient déjà au milieu du 17e siècle. Moderniser a essentiellement consisté à remanier la syntaxe afin que celle-ci s’accorde au phrasé de notre époque tout en rendant le sens de ce que dit le texte original.

Lecteur oisif...

À la fin de sa présentation, Aline Schulman rend hommage aux traductions de Louis Viardot et de Francis de Miomandre. Son travail de chaque jour durant six années dépoussière cependant des siècles d'habitude. Par exemple, le prologue a longtemps débuté par ces mots s'adressant au lecteur : « Lecteur oisif, tu me pourras bien croire sincèrement […] ». Quel sens pouvait bien avoir un tel commencement ? Il est maintenant titré « Prologue au lecteur » (comme Cervantès l'a fait pour le prologue du second tome), et il débute ainsi : « Toi qui prendras le temps de me lire […] ». Enfin libéré de son oisiveté, le « desocupado lector » de Cervantès est à nouveau disponible pour le lire.

Lors de leur première sortie, Don Quichotte promet à Sancho de le nommer gouverneur d'une île dès qu'ils en auront fait la conquête. Dans le texte espagnol, il est écrit « insula », terme latin signifiant île et qui était alors en usage en Espagne, mais relevait d'un niveau de langue soutenu. Un autre mot, « isla », était plus courant pour dire île. La nièce de Don Quichotte ne comprend pas le mot « insula » et, dans les traductions précédentes, s'emporte par exemple de la sorte contre Sancho : « Et qu'est-ce que c'est que des îles ? Sans doute quelque chose à manger, goulu, glouton que tu es ! ». Il était surprenant pour le lecteur que la nièce ne comprenne pas le mot « île ». Dans la version traduite par Aline Schulman, c’est un « archipel » que Don Quichotte promet à son fidèle écuyer. C'est un mot plus savant et qui ne dénature pas le sens original (bien au contraire : puisque l'homme à la triste figure voit un château là où il n'y a qu'une auberge, il pourrait aussi bien voir un archipel là où il n'y a qu'une île). Il est ainsi plus facile d’imaginer que la nièce de Don Quichotte ne sache pas à quoi ressemble un archipel.

La traduction, lecture éclairante

Au moment de mourir, Don Quichotte, redevenu Alonso Quichano, lègue sa dépouille de chevalier errant au lecteur de ses mémorables aventures. Il le prévient de ne pas être dupe de ses représentations. Aline Schulman a rendu tout son sel à cet héritage de l'homme de la Manche : soigner la sincérité des mots et la beauté de la fiction qu'ils sont capables d'inventer, tout en se défiant du pouvoir d'illusion inhérent au fonctionnement du langage.

La traductrice respecte l'universalité de ce message en répondant de l'intelligence des personnages n'ayant pas eu accès à l'instruction. Ainsi, personne n'a initié Pedro, le chevrier, aux lois de l'astronomie. Aussi aura-t-il mal entendu le mot « éclipse ». Dans cette traduction, avant d'être repris par Don Quichotte qui est comme possédé par le pouvoir des mots et se voudrait inflexible quant à leur usage, le berger appelle l'obscurcissement momentané du jour « les glisses du soleil et de la lune ». Cette belle invention est poétique parce que pleine de sens. On peut ne pas être instruit et savoir que les mots permettent de partager la compréhension du monde. Et Pedro a pu effectivement observer, lors d'une éclipse, que la lune se glissait devant le soleil et en masquait le rayonnement. Il invente, sans le savoir, une étymologie du mot « glisse » pour nommer une certaine conjonction des planètes et des astres qui vaudrait bien celle du mot « éclipse ». Elle est à la fois belle et cruellement drôle car, partageable, elle n'est pas partagée.

Si les traducteurs se doivent de nous offrir en partage le goût de l'œuvre qu'ils traduisent, ils ne se glissent pas entre le livre et le lecteur pour éclipser le verbe de l'auteur, mais pour en réfléchir la lumière vers où que l'on soit sur la Terre, chacun dans la nuit de sa langue et son désir de poésie.

Au fait, quel est le goût d'un archipel ?
 
Lorenzo Weiss, Bpi
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°29
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