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​« Je tente de développer un hyperréalisme fictionnel »

Vincent Message, l’auteur de Cora dans la spirale (2019), explique la démarche documentaire qui lui permet d’aborder des sujets de société tels que la violence du capitalisme ou la domination masculine, mais aussi de donner à ses personnages épaisseur et singularité.
Nous l'avons rencontré dans le cadre du festival littéraire « Effractions » 2020, consacré aux œuvres qui associent littérature et réel.
Vincent Message par Astrid di Crollalanza
Vincent Message par Astrid di Crollalanza



Pourquoi choisir la fiction pour vous emparer de problématiques contemporaines ?

Ce choix s’explique de façon simple : je suis profondément romancier. J’aime la tension narrative qu’on peut créer dans les romans, j’aime les degrés de raffinement que peuvent atteindre leurs architectures. La fiction littéraire est la forme que prennent spontanément mes idées. Comparée à des approches documentaires ou aux sciences sociales, l’approche romanesque a l’avantage de saisir les individus dans leur totalité : elle ne cible pas en eux seulement le citoyen, ou le consommateur, ou le professionnel. Elle les suit dans le cours de leur vie, à mesure qu’ils jouent tous ces rôles dans différentes sphères d’activité. 

En faisant le portrait de Cora, j’ai cherché à comprendre les démons qui l’accompagnent depuis l’enfance, ses aspirations les plus vives, ses rêves les plus évanescents : la manière dont elle réagit aux transformations qui affectent son entreprise et plus généralement à la pression économique ne s’explique pas sans cette histoire personnelle. Beaucoup de gens peuvent se reconnaître en elle, sa trajectoire illustre une expérience majoritaire, mais pour autant, le roman ne prétend pas à une « représentativité » : son histoire reste singulière. 

Comment travaillez-vous pour documenter vos romans ?

Cela varie de livre en livre. Pour Cora dans la spirale, j’ai mené une forme d’enquête, analogue par certains aspects à celle qu’engage le narrateur, Mathias, pour comprendre ce qui a fait basculer la vie de Cora dans ces années 2010-2012. J’ai beaucoup lu sur le capitalisme contemporain, j’ai mené des entretiens avec des personnes qui vivent de l’intérieur ce secteur des entreprises de service et notamment des assurances. 

Mais la documentation ne s’est pas limitée à cela, parce que la vie de Cora ne se joue pas entièrement au travail. J’ai arpenté Paris pour lui trouver une adresse, avant de décider qu’elle habiterait le quartier de la Croix de Chavaux à Montreuil ; je me suis demandé quelles musiques elle écoutait, quels livres elle avait lus. Il y a un passage du roman où, au lieu d’aller au travail, elle part sur un coup de tête sur la route de Normandie et file jusqu’à Fécamp. J’ai fait ce chemin sur ses traces, à la même saison qu’elle, je me suis demandé en quoi les paysages et la sensation du retour du printemps pouvaient influer sur le cours de ses pensées. Je tente de développer dans ce roman un hyperréalisme fictionnel. Je voulais donc que tout y soit crédible, que tout y ait l’air réel – pour restituer une vie dans sa texture et ses détails.

Comment construire un dispositif narratif qui rende compte de la complexité des sujets abordés ?

Il n’y a pas de règle… Ce que j’aime dans le genre romanesque, c’est qu’il permet une expérience de la diversité : c’est un lieu où les auteurs, comme les lecteurs, peuvent vivre plusieurs vies. J’aime donc ne pas écrire toujours le même livre. Ce qui est certain, c’est que j’accorde un soin particulier aux architectures romanesques. Cela peut partir de choix très simples. Dans Défaite des maîtres et possesseurs, j’imagine un monde où les rapports de force sont inversés, où une nouvelle espèce domine le vivant et nous traite comme nous traitions les animaux ; Cora dans la spirale raconte la descente aux enfers d’une jeune femme. 

Mais une fois ces choix posés, je cherche aussi à déjouer l’horizon d’attente qu’ils suscitent, à donner au roman quelque chose d’aventureux et de toujours inattendu. Le narrateur de Défaite, par exemple, dont on entend la voix toute proche au creux de notre oreille, s’avère rapidement être un des nouveaux dominants, donc un non-humain qui nous parle des humains – avec la lucidité et l’ironie que sa position lui permettent. Les lecteurs de Cora savent tout de suite qu’un drame l’attend, le 8 juin 2012 – mais d’après les retours que j’ai, rien ne semble se deviner de la nature de ce traumatisme, alors qu’à la relecture, certains pourront voir que tout était annoncé, comme c’est le cas chez les tragiques. Je cherche donc des intrigues qui soient à la fois claires dans leurs lignes de force et surprenantes dans leur traitement.

Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé ?

Je me méfie des idéalisations de la figure de l’écrivain : je crois qu’il est une personne comme une autre, donc aussi un citoyen comme un autre. Il suffit de suivre l’actualité pour constater que nous vivons une époque dangereuse : les injustices y sont criantes, des régressions menacent partout, la crise écologique nous rapproche d’un effondrement général du vivant. Je crois que cela suscite l’envie de s’engager – et que c’est plutôt par manque de temps, d’énergie, de moyens que certains ne le font pas, pas par manque de raisons de s’indigner ou de s’inquiéter. 

Il y a pour les écrivains deux pièges dans l’engagement : se mettre au service de causes partisanes au risque de manquer d’honnêteté intellectuelle, et oublier que la force de la littérature est d’abord d’inventer de nouvelles formes pour dire le monde qui nous entoure. Pour peu qu’on reste attentif à ces écueils-là, je crois que l’engagement dans le débat public apporte beaucoup. Cela permet d’écouter celles et ceux qui n’ont pas assez accès à la parole, de prendre le pouls de leur colère, au lieu de ne travailler qu’à partir de notre expérience forcément limitée de la vie.
 
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