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Ours qui danse

Bérengère Cournut, autrice invitée du festival « Effractions », évoque une petite sculpture inuit à la fin de son roman De pierre et d’os (2019). Reçue en cadeau, elle l’a conduite à imaginer l’histoire précisément documentée et fabuleusement poétique d’Uqsuralik, femme inuit vivant dans le Grand Nord. 
Ours sculpté dans une pierre
Samonie Taqursuk, Bear, 2017, collection particulière, droits réservés
« Cet ours a été sculpté par un artiste inuit nommé Samonie Taqursuk à Cape Dorset (Nunavut, Canada) en 2017 et il m’est parvenu à They (Haute-Saône, France) en février 2018 – comme cadeau de mariage.

C’est à la fois fulgurant, et ça s’origine très loin dans le temps. Enfant, il m’est arrivé de rêver – en vrai rêve, la nuit – du Grand Nord. Je ne voyais rien d’autre que des phares de voiture dans une rue enneigée, mais je savais que c’était le Canada. Un jour, au début des années deux-mille, j’ai écrit l’histoire de Nanoushkaïa : une petite bonne femme traversant une plaine gelée, un orme de verre sur le dos, en compagnie d’un renard et d’une otarie. Ç’aurait pu être la Sibérie.

En 2002, je rencontre ma première amie canadienne : Alexandre, Québécoise d’origine colombienne, venue faire une année d’études à Paris. C’est pour mieux la connaître que je fais un premier séjour à Montréal en 2004.

En 2005, je rencontre ma deuxième amie canadienne : Hélène, Québécoise venue vivre en France par amour. On se voit dans les cafés parisiens – on parle d’un autre ami commun : Benoît, éditeur et poète à Montréal, visible aussi place Saint-Sulpice à Paris ou en Sicile – parfois au Mexique. Le monde voyage, parce qu’il est petit.

En 2009, je rencontre sur une île anglo-normande un homme de 33 ans, dont je connais toute la famille depuis que je suis enfant – mais que je n’avais jamais croisé auparavant. Il s’appelle François, il a vécu un an à Montréal, nous nous installons ensemble à Paris – et on danse.

En 2011, François m’emmène au Nouveau-Mexique. Chaleur, sécheresse et subjugation : je découvre les Hopis – et les sculptures inuit. Les premiers m’amènent à écrire un roman qui s’appelle Née contente à Oraibi ; les secondes infusent pendant huit ans, jusqu’à me dicter De pierre et d’os, l’histoire d’Uqsuralik, mi-ourse, mi-hermine, issue d’un peuple qui a mille ans. Mais alors, me direz-vous, l’ours qui danse ? Eh bien, il m’a été offert en cadeau de mariage par mes ami.e.s du Canada. Et quand je le tiens au creux de ma main, il me rappelle tout ce qu’a été mon chemin vers les Inuit : Alexandre porte aussi le beau prénom d’Ursula (Ourse), elle est éditrice et traductrice. Hélène a grandi à Saint-Ours, elle est écrivaine. Éditeur, Benoît a publié Nanoushkaïa au Québec – mes premiers pas littéraires dans le froid. Chercheur et marcheur, François m’a conduite sur de nombreux chemins que je ne connaissais pas. Ce sont mes ami.e.s, mon mari qui, sans le savoir, m’ont menée vers l’Arctique, vers cet ancien pont continental qu’on appelle la Béringie – et dont j’ai du mal à penser qu’il n’est pas mon pays.

Aujourd’hui, je ne sais rien de Samonie Taqursuk – mais sa sculpture est une constellation puissante dans mon ciel intime. Je m’appelle Bérengère, qui signifie “ours et lance” en germanique. Puissions-nous, Taqursuk et moi, partager quelques traces sur cette Terre écartelée, où nous tous, êtres vivants, ne devrions rien faire d’autre que chercher à nous relier. »

Bérengère Cournut