0   Commentaires
Portrait

Qui est Julio Cortázar ?

Photographie en noir et blanc de Julio Cortázar
Portrait de Cortázar par Sara Facio, wikimedia commons, domaine public
Le centenaire de la naissance de Julio Cortázar est l’occasion de revenir sur le parcours et l’œuvre de l'écrivain argentin considéré comme l’un des auteurs les plus importants de la littérature latino-américaine moderne.
 

 Cortázar lecteur et traducteur / Cortázar conteur / Cortázar écrivain engagé / Cortázar et l'OuLiPo

En Argentine l’année 2014 a été décrétée "année Cortázar". Buenos Aires a accueilli des écrivains, des journalistes et des universitaires pour débattre du rôle de cet auteur à l'imagination foisonnante qui réussit à renouveler le langage et les schémas narratifs, à bousculer les conventions littéraires grâce à une écriture révolutionnaire en accord avec ses principes d'intellectuel engagé à gauche, de militant des droits de l’homme et d'opposant aux dictatures qui marquèrent l’Amérique latine. 
 

Cortázar lecteur et traducteur

Très tôt Cortázar se passionne pour la lecture. Il découvre des auteurs tels qu'Edgar Poe, Horacio Quiroga, Victor Hugo mais aussi Pierre Loti, Daniel Defoe, Alexandre Dumas.
Comme le disait Cortázar « Personne n’a choisi pour moi les livres que je devais lire… ». Sa mère, qui selon lui, était « incurablement romantique » l’encourage à lire et à développer son imagination en lui faisant découvrir les récits de voyage et les romans de Jules Verne. Les littératures française et anglo-saxonnes ont sa préférence. Cortázar disait d’ailleurs avoir lu plus de romans français et anglais que de romans de langue espagnole mais qu’il s’était rattrapé en lisant beaucoup de poésie hispanique. Pour Cortázar  la lecture est un moyen d’échapper à sa condition d’enfant malade et alité. Le goût des mots, du jeu et des langues s’ajoute au besoin de s’affranchir du temps et de l’espace, de s’arracher au réel, d’aller vers un ailleurs à travers les livres.
« Le directeur de l’école primaire dit à ma mère que je lis trop et qu’elle doit me rationner les livres ; ce jour-là je commence à comprendre que le monde est rempli d’idiots » (C’est ainsi que j’écris, inédit en France)

Cortázar enfant vit entouré d’animaux dans un environnement propice à la rêverie : la maison de la banlieue de Buenos Aires et son côté gothique est imprégnée des superstitions que l’on raconte autour de lui, des terreurs enfantines, des lectures et des fantômes qui nourriront l’imaginaire de l'écrivain. La découverte du Surréalisme à travers les œuvres de Cocteau est une révélation pour lui. Plus tard lorsqu’il enseigne dans des petites villes de la Pampa argentine, il continue de découvrir la poésie de Neruda, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, D’Annunzio, TS Eliot ou Keats. Tous ces poètes vont inspirer ses premiers textes poétiques : ses sonnets paraissent en 1938. Ces lectures vont également nourrir ses futurs textes critiques sur la littérature. Les écrits de Borges, qui influencent alors toute la génération des écrivains argentins des années 30, marquent également profondément Cortázar. Jarry, Lautréamont, Apollinaire et Radiguet comptent parmi ses auteurs préférés. Il se passionne également pour les romans urbains réalistes de l'écrivain argentin Roberto Arlt (1900-1942). Celui-ci y dénonce les inégalités sociales et la violence des années 30. Son style en rupture avec les conventions littéraires de l'époque, les interrogations métaphysiques de ses personnages et le langage populaire retranscrit plaisent à Cortázar qui voit en lui un véritable modèle. Kafka, dont il admire la dénonciation du totalitarisme sous toutes ses formes, est un autre modèle pour lui. 

Très doué pour les langues vivantes, Cortázar traduit aussi bien des textes anglais que français. Il obtient le titre de traducteur public (un diplôme de traduction) en neuf mois alors que les études pour l'obtenir sont généralement de trois ans. Il traduit les oeuvres de Jean Giono, André Gide et les écrivains anglais Walter de la Mare et G. K. Chesterton.
En 1953, alors qu'il vit à Paris avec Aurora Bernardez il se voit offrir la possibilité de traduire l'oeuvre complète d'Edgar Poe grâce à l'université de Porto Rico. Sa traduction sera considérée comme la meilleure version espagnole de l'écrivain américain. L'Unesco engage alors Cortázar et Aurora Bernardez comme traducteurs. Cortázar traduit Les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, Robinson Crusoe de Daniel Defoe ainsi qu'une étude de Richard M. Houghton sur le poète anglais John Keats. Il traduit également Jarry et Lautréamont dont les recherches stylistiques et le lien au Surréalisme inspireront ses futurs écrits.
 

Cortázar conteur

A 9 ans Cortázar commence à écrire des poèmes, des contes et un roman. Lorsqu’il présente ses premiers écrits à sa famille, il est suspecté de plagiat, personne ne croyant réellement qu'il ait pu écrire de si beaux textes, ce qui l’attriste profondément et le rend peu sûr de lui.
La forme brève apparaît vite comme le genre de prédilection de Cortázar qui a une conception bien à lui du conte bref (« la forme parfaite ») qu’il différencie de la nouvelle. Pour lui le défi du conte est de réussir à faire tenir en peu de pages tout un univers, voire passer d’un univers à un autre tout en proposant plusieurs points de vue, plusieurs voix narratives. Il s’agit de suggérer et d’aiguiser l’imagination du lecteur avec une économie de moyen qui peut être considérée comme une contrainte.
Sa très courte nouvelle (une page et demie) « Continuité des parcs » est à ce titre significative : une forte tension y est sensible, tout y est question de rythme et de concision,  elle témoigne aussi du perfectionnisme de l’auteur qui l’a réécrite quinze fois entre 1956 et 1964.

couverture du livre le bestiaireSon talent de conteur est remarqué dès ses premiers recueils où l’on sent l’influence de Borges : Le recueil Bestiaire (Bestiario, 1951), à l’atmosphère fantastique, fait naître un certain malaise par l’irruption de l’irrationnel au cœur du quotidien le plus banal, par la suggestion de dangers mystérieux, la plongée dans les mystères de l’inconscient et les angoisses diffuses des personnages. Le thème de « l’inquiétante étrangeté » sera repris dans nombre de ses contes et des textes comme « Maison occupée » seront comparés à certaines nouvelles fantastiques d’Henry James. En effet, comme chez James, la maison, lieu familier par excellence, devient le théâtre d’événements surnaturels. De même dans le conte «Bestiaire» une des pièces de la maison est interdite et l’on pressent un drame. Cortázar mise également sur le pouvoir de suggestion pour évoquer un inceste ou un viol et leurs conséquences : traumatisme ou vengeance. Cortázar cherche surtout à réinventer le genre fantastique, à interroger les conventions littéraires et à transcender les lieux communs. Il aime introduire des éléments oniriques, illogiques, inquiétants ou merveilleux pour surprendre le lecteur. Il participe également à une anthologie de la littérature fantastique, genre qu'il aime à interroger et à réinventer, à la manière du poète anglais Samuel Taylor Coleridge qui, au XIXe siècle, aimait intégrer des éléments étranges ou incongrus ("uncanny") au sein d'un univers familier, et remettait en question les lieux communs de la littérature. Il s'inspire également de la théorie de Coleridge sur l'attitude du lecteur quand il lit un récit fantastique ou gothique, "la suspension volontaire de l'incrédulité" ("The suspension of disbelief") indispensable pour que la magie opère.  
 

On devine également dans les contes de Cortázar une large dimension autobiographique, plusieurs de ses textes s’inspirant de souvenirs d’enfance et de phobies personnelles. Le recueil  Fin d’un jeu (Final del juego,1956), plus réaliste, fait apparaître des thèmes récurrents dans son oeuvre : le monde de l’enfance, le double, l’absence du père, … Le thème de la dualité est présent dans le conte «Une fleur jaune» où un homme voit dans un bus un garçon qui est son portrait quand il avait 13 ans et il est persuadé que c'est lui à nouveau. Dans un autre conte une jeune fille revoit dans l'homme amoureux d'elle le visage du nazi qui l'a violée pendant la guerre. Ces contes témoignent d’un sens aigu de l’observation et des détails. Certaines nouvelles font naître le trouble comme « Lettres de maman » où une femme reçoit des lettres de son fils mort depuis des années et ne s'en étonne pas, tandis que d'autres histoires sont de véritables trésors d’humour, Cortázar y décrivant des rapports de domination où l'ironie féroce sert à dénoncer les rapports de domination et l'hypocrisie de la bourgeoisie (« Bons et loyaux services »). Cortázar n’hésite pas à mettre l’accent sur les différences de classe par sa peinture des relations entre métayers et régisseurs, entre ouvriers et propriétaires (dans le conte «Bestiaire» notamment).


La ville (Buenos Aires ou Paris où se déroulent plusieurs nouvelles du recueil Les armes secrètes (Las armas secretas, 1959) est très présente comme dans la nouvelle où Cortázar décrit un parc fantaisiste et coloré qui rappelle le parc Guëll de l'architecte catalan Antoni Gaudí qu’il avait tant aimé lors de son passage à Barcelone. Les transports sont le théâtre de toutes sortes de péripéties : le métro parisien donne lieu à une rencontre amoureuse, un trajet mouvementé en autobus est décrit dans le détail, des automobilistes sont coincés sur l’autoroute dans « L’autoroute du Sud », une virée en combi entre Paris et Marseille donne lieu à un texte surréaliste. couverture du livre Les armes secrètes   
La nouvelle « L’homme à l’affût » permet à Cortázar de faire le portrait d’un saxophoniste célèbre (Charlie Parker) hanté par le temps, ses souvenirs et l’alcool. Son discours et ses pensées sont confuses « ça je suis en train de le jouer demain… ». Cortázar y interroge la temporalité, rompt avec la linéarité et offre une réflexion sur le statut de l'artiste. Chez Cortázar le temps et l’espace, tout comme les identités, sont fluctuants, multiples et les principes logiques sont mis à mal.  
Une grande préoccupation de Cortázar est aussi de surprendre le lecteur, le faire participer activement, l'interroger sur les mécanismes de l’écriture. Son roman Marelle (Rayuela, 1963) est « une narration faite depuis de multiples angles », véritable œuvre ouverte qui donne au lecteur le choix de l’ordre de lecture et remet en question les causalités logiques. Le livre bouscule les enchaînements chronologiques et on y trouve des échos entre deux espaces temporels (l’Europe et l’Amérique latine). Le langage est inventif, Cortázar aimant recourir à des jeux de mots, des palindromes ou des trouvailles verbales, comme dans «La lointaine » ou  Le Tour du jour en 80 mondes (La vuelta al día en ochenta mundos, 1967) par exemple. 

Fortement influencé par le Surréalisme Cortázar introduit les techniques du collage ou du montage dans des œuvres plus expérimentales et hybrides qui mélangent les genres : les œuvres mixtes comme Cronopes et Fameux (Historias de cronopios y de famas, 1962),  62, maquette à monter  (62, modelo para armar, 1968) ou Dernier Round  (Último Round, 1969) contiennent de la poésie (en vers ou en prose) qui rappellent que Cortázar est aussi un poète. Son travail en collaboration avec d’autres artistes (des photographes, des plasticiens et des peintres) ou avec son ami Juan Cedrón pour qui il écrit les paroles d'un disque de tango témoigne de son désir de renouveler les formes, de créer une œuvre multiple et ludique.
 

Cortázar écrivain engagé

couverture du livre Façons de perdreOutre son implication personnelle dans des manifestations contre le péronisme dans les années 40, Cortázar apporte son soutien aux prisonniers politiques et opposants aux dictatures. Il participe à la création d'un réseau d'aide aux réfugiés qui fuient celles d'Amérique latine. Il offre à plusieurs reprises ses droits d’auteur aux opposants politiques. Dans les années 60 il se rend à Cuba où il soutient la révolution castriste, réaffirmant la nécessité de lutter contre l'impérialisme américain. En novembre 1970 il salue l'arrivée au pouvoir de Salvador Allende au Chili où il se rend. Après le coup d'état de Pinochet et l'assassinat d'Allende, Cortázar aide financièrement les opposants chiliens. Cortázar se rend également au Costa Rica où il rejoint le poète et prêtre Ernesto Cardenal et l'écrivain et journaliste Sergio Ramírez, opposants à la dictature de Somoza au Nicaragua. Tous trois s'investissent alors dans la révolution sandiniste et Cortázar retourne à plusieurs reprises au Nicaragua avec Carol Dunlop. La situation du pays lui inspire son texte Nicaragua tan violentamente dulce, 1983. Sa prise de conscience politique amène Cortázar à faire partie du Tribunal Russell, autorité morale chargée de juger les violations des droits de l'homme. S'il  choisit de quitter l'Argentine c'est pour échapper à la dictature et la dénoncer. Certaines de ses oeuvres sont d'ailleurs interdites en Argentine : son recueil Façons de perdre (Alguien que anda por ahí, 1977) est censuré car trop critique à l'égard du régime. 


Sa lutte contre les dictatures qui meurtrissent les pays d’Amérique latine (Chili, Argentine, Nicaragua ou Uruguay) est constante mais il garde vis à vis de Cuba une certaine ambivalence : en 1971 il choisit de défendre l'écrivain cubain Heberto Padilla (1932-2000) arrêté par le régime castriste mais par la suite il continue de soutenir Castro. Après le coup d'état militaire en Uruguay il apporte son soutien à l'écrivain et journaliste Nelson Marra (1942-2007) incarcéré en 1973 pour avoir tenu des propos subversifs à l'encontre du pouvoir et de l'armée dans ses écrits. Les jurés qui lui ont attribué un prix sont également arrêtés, comme l'écrivain Juan Carlos Onetti (1905-1994) et la dramaturge Mercedes Rein (1930-2006).
Cortázar publie des articles dans des revues engagées à gauche et aborde des sujets politiques dans ses écrits : sa nouvelle « Réunion » dans le recueil Tous les feux le feu (Todos los fuegos el fuego, 1966), met en scène un personnage dont le monologue, lors de son débarquement à Cuba avec les premiers guerilleros castristes, évoque clairement Che Guevara. Son roman Livre de Manuel (Libro de Manuel, 1973) est ouvertement politique : Cortázar y insère des coupures de presse authentiques qui rendent compte des exactions commises par la junte militaire en Argentine (arrestations arbitraires, tortures, exécutions). Les personnages, à l'instar de Cortázar, sont des argentins exilés à Paris qui réagissent à ce qui se passe dans le pays qu'ils ont quitté.  
 

Cortázar et l'OuLiPo


 
couverture du livre Cronopes et Fameux

Cortázar est admiré par les membres de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle, imaginé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais) qui voient dans ses œuvres des liens évidents avec leur conception de la littérature : ils estiment que Cortázar s’impose des contraintes formelles dans certains de ses écrits. Son roman Marelle (Rayuela, 1963) peut ainsi se lire en commençant par n’importe quel chapitre, Cortázar indiquant en préambule un mode d’emploi, offrant au lecteur un choix de méthodes pour entrer dans ce roman-labyrinthe. De même 62, maquette à monter (62, modelo para armar, 1968) propose une lecture expérimentale où le lecteur peut combiner à loisir les textes (le livre est massicoté dans la largeur) un peu à la manière de l’oulipien Cent mille milliards de poèmes (1961) de Raymond Queneau. La correspondance entre des genres différents, le dialogue entre l’écrit et l’image, la littérature et les autres formes d’art, tout concourt à assimiler les recherches stylistiques de Cortázar aux expérimentations des oulipiens.

Dernier round (Último round, 1969) fait se correspondre des poèmes, des photographies, des essais, des articles et des dessins en une sorte de collage littéraire. Le voyage entre Paris et Marseille que  Cortázar et Carol Dunlop entreprennent en 1982 doit obéir à des règles contraignantes bien précises : durer 32 jours, ne pas sortir de l’autoroute, s’arrêter dans deux parkings par jour. Le journal de bord doit respecter des règles : rendre compte des découvertes et rencontres, comprendre des photos de la faune et de la flore, être drôle… Les jeux de langage, l'humour et l’onirisme du recueil Cronopes et Fameux (Historias de cronopios y famas, 1962) où l’on trouve toutes sortes d’instructions (« Instructions pour pleurer », « Instructions pour monter un escalier ») expliquent aussi l’intérêt porté par les oulipiens à l'œuvre de Cortázar. Ils décident donc de lui proposer d'intégrer leur mouvement. Cortázar leur adresse alors une lettre dans laquelle il explique son refus d’adhérer à un groupe sans démarche politique affirmée.
 
Auteur :

Tags :
roman
conte
poésie
20e siècle
Argentine
Amérique du Sud
Paris et Ile-de-France
Captcha: