JT régionaux et confinement : garder une fenêtre ouverte sur les territoires

Nicolas Corbard, journaliste, en reportage avec masque et perche de son protégée, gros plan
© Nicolas Corbard / France Télévisions
Comment continuer à tourner des reportages et alimenter le journal télévisé en images en période de confinement ? Nicolas Corbard, journaliste reporter d’image pour France 3 Normandie, nous explique l’impact du confinement sur le JT régional, sur ses conditions de travail et sur sa conception du reportage.

Comment fonctionne le JT de France 3 Normandie en temps normal et quelle est votre fonction ?

La Direction de France 3 Normandie diffuse des émissions et deux journaux télévisés : celui de Caen et celui de Rouen. Je travaille pour celui de Caen qui emploie cent-dix-neuf personnes dont quatre-vingt journalistes et techniciens.

Je suis basé dans un bureau excentré, et je couvre l’actualité du département de l'Orne. Le bureau compte deux journalistes reporter. Il en existe d’autres de ce type en Basse-Normandie, à Avranches et à Cherbourg. Tous les jours, notre bureau réalise un reportage. Nous sommes polycompétents à France 3 Normandie. J'alterne tournage et rédaction avec mon collègue. Il m’arrive aussi de gérer l’actualité web et de présenter le journal le week-end ou lors des vacances, mais je suis principalement reporter.

Quelle organisation a été mise en œuvre à l’annonce du confinement ?

Dès le début de la pandémie, la Direction de France 3 Normandie prend les devants et nous distribue du matériel de protection : quelques masques, des perches, pour prendre le son à distance, dont on protège le micro par une charlotte ou un film plastique alimentaire... Le matériel, véhicule inclus, est confié pour la durée de la crise sanitaire. Il faut les désinfecter après chaque tournage et, toujours, respecter la distanciation.

À l’annonce du confinement, l'objectif est de continuer à informer dans les meilleures conditions de sécurité. Il faut réduire drastiquement le nombre d’équipes sur site et sur le terrain. Le directeur de France 3 Normandie, Erik Berg, fait le choix de concentrer les forces sur l'information normande et décide de ne fabriquer qu'une seule édition du JT pour la Normandie, de continuer le web normand et d'abandonner les autres émissions. Sur le site de Caen, sécurisé par des dispositifs sanitaires, il doit rester une dizaine de personnes maximum en présentiel. Les autres sont rentrés chez eux avec leur matériel. Il n’y a plus que deux équipes de reporters sur Caen, soit quatre personnes. Les équipes de bureaux excentrés comme la mienne ont donc beaucoup de travail pour produire des reportages.

Nous appliquons également un protocole initié par un collègue et imposé depuis par la Direction de France télévision. Nous devons remplir une fiche d’information sanitaire pour chaque tournage. Les noms et coordonnées de chaque personne avec qui nous sommes entrés en contact sont renseignés afin de pouvoir rentrer rapidement en contact avec elles en cas de contamination par le Covid-19 afin de prendre des dispositions, d’un côté comme de l’autre. 
Nicolas Corbard, journaliste, en interview avec protections sanitaires
© Nicolas Corbard / France Télévisions

Comment vivez-vous ces nouvelles conditions de travail ?

Cela représente beaucoup de travail et de logistique. D’autant que mon collègue a été placé en confinement au bout de deux semaines pour des raisons personnelles. Il assure le calage de sujets et quelquefois la rédaction, en télétravail. Il enregistre sa voix, il dérushe les images. Je me retrouve seul sur le terrain. Je dois donc poser les questions tout en faisant les images, en veillant à me protéger et à ne pas mettre en danger les autres.

Même quand nous étions deux, la première semaine était assez angoissante. Nous avions constaté qu’au premier tour des élections, malgré les précautions prises au bureau centralisateur à Alençon, et notamment l’instauration d’une jauge limitant l'accès à cent personnes, les gens ne respectaient absolument pas la distanciation. De plus, les élections municipales sont toujours une période d’intense activité. Nous étions fatigués et il fallait composer avec l'angoisse d’une possible contamination. Il n’est pas dans nos habitudes de faire attention à tout ce qu’on fait, tout ce qu’on touche, aux distances avec les gens interrogés. Nous exerçons un métier de contact et je me suis rendu compte que je serrais la main de beaucoup de monde dans la journée. 

Le JT a-t-il été adapté ?

En premier lieu, et c’est un gros changement, les éditions d'information de Caen et Rouen ont fusionné. Les téléspectateurs reçoivent donc les informations de départements plus lointains. Des rubriques ont disparu : l'agenda culturel, le sport. Finalement, les mêmes sujets reviennent souvent : la pandémie en Normandie, la solidarité et l'entraide, les initiatives des uns et des autres.  

Sur la forme, comme il n’y a plus d’invité en studio, on utilise les plateformes de visioconférence avec des faux directs pour éviter les coupures. Le public s’est habitué, je pense.

Il y a aussi davantage de chroniques car les journalistes sont en télétravail. Les journalistes trouvent des astuces pour illustrer leurs interventions avec des images d'archives de chez nous et des sons récupérés sur Internet. Pour les reportages, le son est peut-être moins bien pris qu'en temps normal parce que je ne peux pas toujours me servir de la perche. Il arrive que je me serve d’un micro d’ambiance. Les monteurs, en télétravail, s’adaptent aussi. Ce n’est pas la même qualité de reportage que d'habitude, mais nous sommes toujours présents sur le terrain pour avoir des images.

Qu’est-ce qui a changé dans votre conception du reportage ?

Quand il faut faire attention à tout, on doit évaluer en permanence le bénéfice-risque. Est-ce que le sujet vaut la peine ? Sous quelle forme le réalise-t-on ? Est-ce qu’il vaut mieux filmer les gens dans leur jardin ou en intérieur ? Ces interrogations sont liées à notre protection mais aussi à celle des autres. Avec mon collègue, nous nous sommes par exemple refusés d’aller voir des personnes âgées. C’est trop risqué. On essaie de les contacter d’une autre manière. 

Malgré tout, j’essaie toujours de faire des sujets « à l’ancienne », parce que c’est important de rendre compte en images, que ce soit positif ou négatif. C'est important de maintenir la fenêtre ouverte sur le monde. Nous avions la possibilité d’être en télétravail mais je pense que c’est notre mission de service public de tourner des reportages. 

En revanche, j’ai modifié ma façon de travailler. Habituellement, je vais  « à la pêche », comme on dit dans le jargon : je vais sur place et je cherche des interlocuteurs. Aujourd'hui, je préfère m’assurer que tout soit bien calé par téléphone pour éviter d’entrer en contact avec trop de personnes. Il faut beaucoup plus préparer les reportages et anticiper les situations pour ne pas avoir à improviser sur le terrain.

Pour conclure, je dirais que notre travail est très utile dans ces circonstances. Je pense que les gens attendent des repères, des sujets qui font du bien, des sujets solidaires, des informations très pratiques, des témoignages aussi de personnes qui ont été touchées par le Covid-19. Tout ce qui apporte un peu d'espoir. Cette attente est confirmée par notre audience qui a décollé depuis le confinement, notamment sur le web. J’ai aussi l’impression de servir à quelque chose quand les sujets sont un peu légers. En ce moment, France 3 propose des offs, des images de gens confinés en Normandie. Ces belles images de levers de soleil, de lieux emblématiques comme le Haras du pin, des endroits que les gens connaissent bien, permettent de rassurer, de montrer que leur monde est toujours là et que la vie continue.
CC BY-SA 3.0 FR

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