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Interview

Mídia Ninja, les médiactivistes du Brésil 2.0

© Mídia Ninja
Né lors des manifestations sociales brésiliennes de juin 2013, expert des réseaux sociaux numériques, le collectif Mídia Ninja illustre l’essor du journalisme citoyen indépendant. Entretien avec le Ninja Rafael Vilela. 

Pourriez-vous nous présenter Mídia Ninja ?


Mídia Ninja signifie Narrativas independentes, Jornalismo e Ação (récits indépendants, journalisme action). Formé en 2013, c’est un réseau de « médiactivisme » (contraction de média et d'activisme) et de communication indépendante présent dans tout le pays. Il a pour objectif de susciter des débats, d’approfondir les sujets dont les grands médias nationaux ne traitent généralement pas. Nous sommes un réseau d’informations issu de l’évolution des technologies de communication et de l’expérimentation sociale.

Pourquoi publier uniquement sur les réseaux sociaux ?

C’est un choix politique autant qu’économique. La démonétisation de la communication se fait en grande partie à partir des outils numériques. Nous avons réussi à créer du contenu et à toucher beaucoup de gens avec très peu de coûts. Cela n’aurait pas été possible en travaillant dans une radio ou dans la presse papier.
Les outils numériques qui se développent au Brésil depuis dix ans sont intimement liés à notre propre développement. Nous sommes nés en tant que réseau social. Au début, on travaillait uniquement sur Facebook, Twitter et Instagram. Courant 2014, on a créé notre portail web en partenariat avec le site gratuit Oximity.

Qui choisit, vérifie et publie l’information dans votre réseau ? Travaillez-vous par exemple avec des sociologues, des spécialistes ?

Mídia Ninja est né de la rencontre de journalistes au chômage suite à une crise très violente du journalisme brésilien. Ils se sont rencontrés par un réseau de musique indépendante : Forá do Eixo (Hors des sentiers battus). Ce réseau a largement contribué, avec la crise mondiale de l’industrie du disque, à la conception de nouveaux modèles de production et de distribution de la musique. L’idée était d’appliquer cette même logique indépendante et alternative dans le domaine de l’information.
Notre équipe est disséminée dans tout le pays et se compose de photographes et de journalistes qui sont responsables, par exemple, de l’édition ou de l’animation des réseaux sociaux, selon une organisation bien précise. Nous travaillons aussi avec de nombreux chercheurs qui observent et critiquent notre organisation pour qu’elle évolue et s’améliore.
photo de nuit
Interview d’un policier par Felipe Peçanha en juin 2013 © Mídia Ninja

Mídia Ninja dispose d’un équipement technologique important : ordinateurs, appareils photo professionnels… Qui vous finance ?

Mídia Ninja bénéficie du soutien de Forá do Eixo qui a ses propres ressources économiques. Celles-ci viennent d’une part des recettes de grands festivals musicaux indépendants – plus de 300 aujourd’hui –, et d’autre part, des revenus de l’économie solidaire. Le modèle économique de Mídia Ninja repose sur l’échange entre collectifs et personnes impliquées, avec un coût très faible. On vit dans une maison collective, on échange en permanence. Nous n’avons pas de salaire, mais une caisse commune pour nos besoins individuels et collectifs. Nous recevons également depuis peu des financements d’ONG internationales qui travaillent sur les mêmes thématiques sociale et environnementale que nous.

Les médias traditionnels nationaux et internationaux (en France par exemple) accordent une visibilité croissante à votre organisation. Mídia Ninja a-t-il les mêmes fonctions qu’eux ?

Je préfère parler de médias corporatifs plutôt que de médias traditionnels, qui feraient référence à des modèles culturels ou historiques. Nous, nous sommes des médias fournissant une information issue de réseaux indépendants. Les grands groupes médiatico-financiers, comme La Globo, ont des objectifs très clairs de reproduction sociale et de légitimation du pouvoir en place, alors que les groupes indépendants sont dans une dynamique beaucoup plus progressiste, de transformation de la société. Nous cherchons – avec un certain succès ! – à utiliser les contradictions internes des grands médias pour réussir à imposer d’autres tonalités, d’autres thématiques. Finalement, c’est une forme de hacking que nous pratiquons vis-à-vis de ces médias.
indigène et punk de dos
Congrès interculturel de la Résistance des peuples autochtones et traditionnels de Maraká’nà, 2014 © Mídia Ninja

Au-delà de la couverture des mouvements de protestation, quels sont les autres projets du collectif ?

Après les grandes manifestations de juin 2013, Mídia Ninja s’est impliqué dans l’information des citoyens sur des sujets dont nous débattons ensuite : la légalisation de la marijuana, la démilitarisation de la police ou encore l’implication de l’État dans la forte mortalité constatée dans les périphéries. Autre sujet fondamental pour nous : la démocratisation des outils de communication. Je crois qu’elle est essentielle, notamment pour donner une meilleure visibilité à la lutte des peuples amérindiens pour leurs droits.
Les thématiques sociale et environnementale sont de plus en plus de fortes dans notre production. Par exemple, nous travaillons actuellement sur un projet : Conta da água (Compte d'eau), qui concerne la crise de l’eau dans l’État de São Paulo. On s’intéresse à la gestion du fleuve, aux villes qui n’ont pas l’eau courante. On dénonce aussi l’usage fait par les industries : celles-ci ne réduisent pas leur consommation alors que les habitants n’ont parfois plus d’eau potable. Nous avons également réalisé un documentaire sur l’exploitation minière du pays : Enquanto o trem não passa (Alors que le train n'arrive pas).

Les médias français aiment parler d’un « miracle économique » brésilien. Que pensez-vous de l’évolution de la société brésilienne durant les dix dernières années ?

Nous ne croyons pas à un « miracle économique brésilien » en tant que tel. Certes, avec l’élection de Lula en 2002 et, dans la continuité, la réélection récente de Dilma Roussef, il y a eu une volonté, nouvelle pour le Brésil, de gouvernement par ou pour le peuple. Mais c’est une dynamique pleine de contradictions. Ce gouvernement populaire de coalition doit constituer des alliances contre-nature avec les secteurs les plus conservateurs de la société. Tout cela engendre un système politique trop complexe. Dans le même temps, on constate de grandes avancées : quarante millions de Brésiliens sont sortis de l’extrême pauvreté depuis 2002. Nous avons une des démocraties les plus vigoureuses au monde en termes de droits sociaux. Mais nous gardons une position délibérément critique pour faire pression sur les gouvernements et tous les types de pouvoirs.
Le chemin est encore long pour développer une démocratie vraiment participative, pour en finir avec la police militaire et un certain nombre de structures oligarchiques. Les défis sont encore nombreux pour l’avenir de notre pays.



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Propos recueillis et traduits par Aymeric Bôle-Richard, avec l’aide de Jérémie Desjardins, Bpi

Article paru initialement dans le numéro 16 du magazine de ligne en ligne

 

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Brésil
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