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L’ONU a-t-elle encore les moyens de garantir la paix ?

Alors que les dépenses militaires mondiales ont augmenté de près de 10 % en 2024 et que les zones de conflits se multiplient, le budget de l’ONU se réduit et le discours multilatéraliste se fissure. Fragilisée, l’ONU a-t-elle encore les moyens de garantir la paix ? Quelques repères pour aborder « Une histoire de la paix », rencontre à la Bpi le 10 janvier 2026.

Deux membres des forces de sécurité des Nations Unies, venus du Népal, sécurisent une zone de largage avant un parachutage de palettes. Gros plan sur la tête casquée de bleu du premier soldat. En fond, flouté, le second, équipé d'une arme à feu.
Mirebalais, Haïti, le 21 janvier 2010. Photo de l’US Air Force, par le sergent-chef James L. Harper Jr., Domaine public, via Wikimedia Commons

Fin décembre 2025, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, formule ses vœux pour la nouvelle année. Il s’adresse aux dirigeant·es des États :

« En ce Nouvel An, prenons la résolution de revoir nos priorités. Un monde plus sûr commence par davantage d’investissements dans la lutte contre la pauvreté et moins dans les guerres. La paix doit l’emporter. »

Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, décembre 2025

Derrière ces mots se dessine une vision ambitieuse de la paix, qui ne se réduit pas à l’absence de conflits armés mais embrasse la justice sociale et le développement. Cette conception large correspond aux missions fondatrices de l’ONU : créer un équilibre entre nations, favoriser le dialogue multilatéral, et garantir l’épanouissement des peuples. 

Mais ces vœux révèlent aussi, en creux, les obstacles auxquels l’ONU se heurte : des limites structurelles héritées de 1945, un sous-financement chronique, et la difficulté croissante de construire un consensus entre 193 États aux intérêts divergents et souvent directement concernés par un conflit.

[Vidéo] Les vœux 2026 du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres – ONU Info (durée : 1 min 54 secondes)

Un multilatéralisme déséquilibré

L’ONU a été créée en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, et réunissait alors 51 pays unis par une ambition commune : construire un monde meilleur et plus juste. Quatre-vingt ans plus tard, elle en rassemble 193. Si chaque État dispose réglementairement d’une voix égale à l’Assemblée générale, le véritable pouvoir décisionnel dans le domaine du maintien de la paix et de la sécurité internationale appartient à son Conseil de sécurité, composé de 15 membres. Or cinq d’entre eux – les États-Unis, la Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni – occupent des sièges permanents, assortis d’un droit de véto.

Cet héritage du passé pèse sur les décisions, d’autant plus quand ces cinq membres aux intérêts divergents soutiennent leurs alliés. Par exemple, la Russie a utilisé son véto une douzaine de fois durant le conflit syrien, entre 2011 et 2018. « Non seulement le Conseil de sécurité est paralysé par une logique de puissance, mais en plus de ça, la puissance impose au Conseil de sécurité une lecture conservatrice, voire réactionnaire de la sécurité », explique Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, lors d’une table ronde sur la réforme de l’ONU en octobre 2025. Il souligne également le fait que « le monde aujourd’hui n’a rien à voir avec celui de 1945 » : les acteurs de la guerre sont plus souvent des groupes ou milices insensibles au jeu de puissance interétatique. 

Conscient des critiques envers son institution, Antonio Guterres a annoncé en mars 2025 une réflexion pour une réforme majeure de l’organisation, intitulée ONU80. « C’est le bon moment pour se remettre en question et voir si nous sommes adaptés aux circonstances qui, soyons honnêtes, sont assez difficiles pour le multilatéralisme et pour l’ONU », déclare le président de ce groupe de travail. Mais jusqu’où ira cette réforme ? Quand certains, comme les États africains, espèrent une place de membre permanent pour l’Union africaine, d’autres craignent que cette révision de l’architecture du système des Nations Unies ne soit qu’un prétexte pour limiter les dépenses dans un contexte financier tendu pour l’ONU.

Un problème de financement

Objet d’âpres négociations, le budget de l’ONU décroît tandis que les besoins augmentent. Le budget ordinaire de l’ONU repose sur la contribution obligatoire des États membres selon une répartition adoptée par l’Assemblée générale et calculée en grande partie sur la base du produit national brut des pays. Le maximum de contribution est fixé à 22 % du budget global de l’organisation et le minimum à 0,01 %. Seuls les États-Unis atteignent le plafond maximum des 22 % et ce depuis plusieurs années. La Chine est deuxième dans le classement des plus gros contributeurs (20 %), suivie du Japon (7 %), de l’Allemagne (6 %), du Royaume-Uni (4 %), France (4 %), Italie (3 %), Canada (3 %), République de Corée (3 %), Fédération de Russie (2 %)… 

Nombreux sont les États qui ne s’acquittent pas de leur règlement en temps et en heure, entraînant l’ONU dans une crise des liquidités, voire la menant au bord de la faillite. « L’ONU a entamé l’année 2025 avec un déficit de 135 millions de dollars et, fin septembre, n’avait collecté que 66,2 % des contributions de l’année, contre 78,1 % à la même période en 2024. À cette date, seuls 136 des 193 États membres avaient intégralement versé leurs contributions. Plusieurs contributeurs, dont les États-Unis, la Chine, la Russie et le Mexique, n’avaient pas encore effectué leurs paiements », indique l’ONU en octobre 2025

Parmi ces mauvais payeurs, on retrouve trois membres permanents et gros contributeurs. Le fait que certains soient en désaccord avec l’ONU, comme par exemple le président américain Donald Trump qui avait déclaré en septembre 2025 que l’ONU n’était pas à la hauteur des attentes après avoir vanté l’économie florissante de son pays, laisse penser que le retard de paiement pourrait être un outil de pression sur l’organisation.

Plus concret encore, le budget des opérations de maintien de la paix (OMP), distinct de celui de l’ONU, est également menacé. Le budget initialement fixé à 5,4 milliards de dollars (contre 5,6 milliards de dollars en 2024-2025) est financé par les États membres, les cinq membres permanents s’acquittant d’une cotisation plus élevée. Mais les États-Unis ont annoncé des coupes budgétaires tandis que des arriérés subsistent en juillet 2025, pour un montant de 2 milliards de dollars. La perte de financement estimée par l’ONU à 16 ou 17 % implique un retrait de 25 % des troupes sur neuf des onze missions en cours. Cela aura des effets négatifs sur l’image de l’organisation, car le maintien de la paix des Nations Unies est l’une des activités les plus emblématiques. Les conséquences seront lourdes aussi sur le terrain, pour les civil·es notamment.

Un pacifisme intéressé s’impose

L’historienne Chloé Maurel, spécialiste de l’ONU, plaide pour augmenter le financement de l’organisation, au regard de ses nombreuses missions dans l’intérêt de l’humanité. Elle évoque aussi la concurrence d’autres instances « comme les firmes internationales, des grandes fondations privées ou d’autres organisations comme l’Otan, l’OCDE, mais qui sont moins démocratiques, légitimes et universelles » que l’ONU. On notera également la position du président étatsunien, en quête de reconnaissance de ses actions en faveur de la paix, qui cherche à imposer sa conception du pacifisme. Il revendique la résolution de sept conflits grâce à ses négociations. Mais, début janvier 2026, il provoque l’émoi de la communauté internationale en lançant une opération militaire au Venezuela, sans l’aval du Conseil de sécurité, et enlève son dirigeant Nicolás Maduro. Action qui ébranle encore un peu plus l’institution onusienne.

Confrontée à des défis structurels, financiers et géopolitiques, l’ONU, mais aussi ses missions, sont en danger. La réforme ONU80 annoncée par Antonio Guterres pourrait constituer une opportunité de refondation, mais il faudrait aussi que les États membres acceptent de dépasser leurs intérêts nationaux immédiats et fassent preuve de plus de solidarité. Reste à savoir si les dirigeant·es sont suffisamment nombreux·euses à souhaiter participer à la construction d’un monde plus sûr, plus juste et plus durable, aux côtés de l’ONU.

Publié le 12/01/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

« La sécurité dont nous avons besoin », rapport du Bureau des affaires de désarmement | ONU

Le rapport du Secrétaire général sur l’incidence de l’augmentation globale des dépenses militaires sur la réalisation des objectifs de développement et de paix durable, ainsi que des liens vers d’autres documents sur le sujet.

Comment sommes-nous financés | peacekeeping.un.org

Le maintien de la paix est l’un des outils les plus efficaces dont disposent les Nations Unies pour promouvoir et maintenir la paix et la sécurité internationales. Comment ces opérations de maintien de la paix sont-elles financées ?

« (Ré)Inventer le multilatéralisme : défis et perspectives », replay du colloque, mars 2025 | IRIS

Colloque organisé par l’IRIS, Le Monde diplomatique et l’Institut Aspen France à l’occasion des 80 ans de la création des Nations unies. Propose une réflexion afin d’à la fois dresser un bilan des réalisations du multilatéralisme, éclairant ses réussites historiques et ses échecs et d’explorer les perspectives d’évolution de ce modèle face aux enjeux actuels.

« Sauver l’ONU, sauver le multilatéralisme » par Bernard Miyet | Politique étrangère, Été(2), juillet 2025

Le système multilatéral, et au premier chef en son centre l’ONU, paraît contesté de toutes parts : blocage des grandes puissances au Conseil de sécurité, contestations américaines, démontage d’institutions ou d’accords (commerce, désarmement…), etc. Sous cette apparence délétère, il continue de fonctionner et de bénéficier de l’appui de la grande majorité des États. Sa sauvegarde, au profit des États eux-mêmes et de leurs citoyen·nes, passe cependant par une inévitable réforme.

Numéro à télécharger

« L'ONU pourrait supprimer 20 % de ses effectifs » | Les Échos, 30 mai 2025

Le secrétaire général Antonio Guterres avait récemment prévenu que des changements « douloureux » s’annonçaient, alors que l’organisation cherche à réduire son budget. Selon un mémo interne, l’ONU pourrait supprimer des milliers de postes.

« Les missions de maintien de la paix des Nations unies dans le viseur de Donald Trump » par Benjamin Roger | Le Monde, septembre 2025

Critiquées par le président américain pour leur inefficacité supposée, les opérations menées par les casques bleus risquent de subir une coupe budgétaire de 840 millions de dollars. Article complet dans la base Europresse.

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