Appartient au dossier : Le cinéma poétique des pays baltes
Les origines lettones du cinéma poétique balte
Les documentaristes letton·nes sont mal connu·es. Pourtant, ils et elles sont à l’origine du cinéma poétique balte, un genre cinématographique propre aux cinéastes d’Estonie, de Lituanie et de Lettonie qui privilégie l’esthétique et le sensible pour raconter le monde. La programmation « Poétiques baltes » (de janvier à mars 2026) de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi présente une sélection de films baltes, tandis que Balises s’intéresse aux cinéastes de Lettonie.

Le documentaire, une spécialité lettonne
Le premier film documentaire letton aurait été tourné en 1910 d’après l’historienne lettone Zane Balčus. Ce film raconte la visite du tsar russe à Riga. Lorsque le cinéma se développe, dans les années 1920-1930, la République de Lettonie soutient la production de documentaires en imposant que des images d’actualité tournées en Lettonie accompagnent les projections. À partir de 1940, tant sous occupation soviétique qu’allemande, l’industrie cinématographique est instrumentalisée à des fins de propagande et souvent soumise à la censure, fiction comme documentaire. Les cinéastes baltes investissent plus facilement le documentaire apparaîssant comme un genre moins politique que le cinéma de fiction. Ils et elles occupent cet espace d’expression un peu moins contrôlé pour exprimer une sensibilité locale. « Mais les films documentaires produits dans les années 1940-1950 n’avaient pas un caractère particulièrement artistique », précise l’historienne.
Plus tard, avec la déstalinisation, « apparaissent de nouvelles perspectives qui s’amplifient au début des années 1960 : le retour des expérimentations formelles et de la subjectivité ainsi que la réalité artistiquement documentée se substituent aux plus grossières fictions de la propagande », explique Arnaud Hée, le programmateur de « Poétiques baltes ».
Le documentaire, un trésor national
Une génération de cinéastes letton·nes va marquer l’histoire du cinéma documentaire par leur ton très personnel et un parti-pris esthétique : c’est style poétique de Riga. Daté du début des années 1960, il gagne ensuite la Lituanie et l’Estonie où il évolue selon les auteur·rices et les contextes politiques.
Ces documentaires font la fierté de la Lettonie qui les a intégrés dans son canon culturel, une sélection de 99 trésors nationaux, proposée en 2008 à l’occasion du centenaire de l’indépendance de la Lettonie. Ces chefs-d’œuvre témoignent de leur époque dans sept domaines culturels et proposent une lecture de la culture lettone.
Parmi les douze films choisis pour leur qualité artistique exceptionnelle et leur influence sur le cinéma letton, on retrouve quatre documentaires : Les Campanules blanches (Baltie zvani – 1961) de Ivars Kraulītis, avec Herz Frank à l’écriture, Dix minutes de vie (Par desmit minūtēm vecāks – 1978) de Herz Frank, Rue Šķērsiela (Šķērsiela – 1988) d’Ivars Seleckis, Est-il facile d’être jeune ? (Vai viegli but jaunam ? – 1986) de Juris Podnieks. Herz Franck, cité deux fois dans cette sélection, est le réalisateur le plus connu en Lettonie et au-delà de ses frontières. Il est un pionnier de l’École de Riga.
Les fondations du cinéma poétique
Herz Frank (1926-2013) est la figure majeure du cinéma documentaire poétique. Ce diplômé de droit à Moscou commence sa vie professionnelle en tant que juriste, journaliste, puis devient photographe, comme son père. En 1959, il intègre le studio de cinéma de Riga. Géré par le Parti communiste de l’Union soviétique, le studio fonctionne sous la pression idéologique de Moscou. Pour autant les cinéastes lettons parviennent à imposer leur touche personnelle : « Les films produits localement ont su développer une vision relativement distincte et autonome de la société lettone soviétique et construire des univers cinématographiques uniques », rappelle Marija Weste. Herz Frank participe à cette définition d’un nouveau cinéma letton. On le retrouve au générique de nombreux films, à différentes fonctions : photographe, monteur, scénariste et réalisateur. Mais à ses côtés figurent d’autres noms de fondateur·rices du cinéma poétique. Des hommes essentiellement, comme le réalisateur et directeur de la photographie Uldis Brauns, le réalisateur Ivars Kraulītis, le scénariste et réalisateur Aivars Freimanis, le scénariste Armīns Lejiņš, le directeur de la photographie et réalisateur Ivars Seleckis…
C’est le film Les Campanules blanches (1961) d’Ivars Kraulītis (1937-2004) qui acte la naissance de l’École documentaire poétique de Riga. Il marque aussi les débuts de deux jeunes diplômés de l’Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov (VGIK) à Moscou : Ivars Kraulītis comme réalisateur et Uldis Brauns (1932-2017) en tant que directeur de la photographie. Ce sont aussi les débuts de Herz Frank comme scénariste. Il va renouveler cette expérience au sein d’un grand projet qu’il mène avec Uldis Brauns devenu réalisateur : un long métrage documentaire 235 Millions (1967) visant à présenter l’identité soviétique sur l’ensemble du territoire de l’URSS (composée alors de 15 provinces de l’URSS). L’historienne du cinéma Irina Tcherneva souligne l’influence des écrits du cinéaste soviétique d’avant-garde Dziga Vertov dans leur approche : « Franks et Brauns proposèrent, pour leur part, d’“égaler un film de fiction (khoudozhestvennyj) du point de vue de l’influence émotionnelle (sur le spectateur)”, et de le faire en recourant exclusivement à l’observation. » Dziga Vertov a lancé en héritage « la capacité de générer une image poétique, user de l’hyperbole et la dramatisation nécessaire du document ». Ces principes s’incarnent parfaitement dans un autre film inscrit au Canon letton, Dix minutes de vie (1978) de Herz Frank, consacré comme l’un des meilleurs exemples de documentaire poétique et repris à l’étranger. « En 2002, quinze réalisateurs se sont réunis pour créer leurs propres versions de Dix minutes de vie […]. Parmi les participants à ce projet figuraient des réalisateurs tels que Werner Herzog, Jean-Luc Godard, Wim Wenders et Jim Jarmusch » nous apprend la fiche du film.

Un mouvement multiforme qui traverse le temps et les frontières
Dans les années 1960, de nombreux·euses cinéastes talentueux·euses travaillent au studio de Riga et collaborent sur les différents films produits, s’influençant mutuellement, jusqu’à créer ce qu’on appellera l’École de Riga. Le cycle « Poétiques baltes » en présente plusieurs, qui déclinent le mouvement à leur façon, en relation avec leur époque : Aivars Freimanis (1936-2018), Ansis Epners (1937–2003), Juris Podniesk (1950-1992) dont le film Est-il facile d’être jeune ? (1986) est inscrit au Canon culturel letton comme celui de Ivars Seleckis (1934-) Rue Šķērsiela (1988) et Dainis Klava (1965-)qui a travaillé aux côtés de Juris Podniesk.
Leurs points communs : ces documentaristes scénarisent la vie réelle de leurs compatriotes en s’immergeant dans leur environnement et en instaurant un rapport particulier avec les protagonistes. À l’écran, le quotidien et les gestes des personnages, filmés minutieusement, captent et restituent les émotions. Le rythme est lent, l’action souvent banale. La musique est très présente, les images parlent d’elles-mêmes sans nécessiter de commentaires. Textes, images et musiques sont montés de façon inattendue, créant des métaphores. Le temps est une composante importante de ce cinéma souvent contemplatif. Pourtant, « la reconnaissance de l’École de Riga à titre de mouvement cinématographique a divisé nombre d’académiciens. Et pour cause : ses membres, bien qu’unis dans un même dessein, privilégiaient des approches dissemblables. Cependant, les universitaires s’entendent tous pour admettre que cet ensemble d’artistes a su fournir à la « New Authenticity » ses armes esthétiques », constate le critique Louis-Jean Decazes dans un article pour la revue 24 Images.
Les réalisatrices lettones sont moins présentes et encore moins connues que leurs homologues masculins, en raison des difficultés à s’imposer dans l’industrie cinématographique soviétique. La chercheuse lituanienne Lina Kaminskaitė-Jančorienė développe plusieurs pistes explicitant ce constat et applicables au cinéma letton. On retrouve néanmoins quelques noms de cinéastes ayant fait de belles carrières en Lettonie. Laima Žurgina (1943-), par exemple, a débuté aux côtés de Herz Frank sur 235 Millions, puis auprès d’Aivars Freimanis sur le tournage d’Apple in the River, film inscrit au Canon letton, avant de devenir réalisatrice. Biruta Veldre (1934-2023) est passé par la fiction avant de rejoindre le documentaire en 1954. Elle aussi était était sur le projet 235 Millions. Aujourd’hui, la lettone Laïla Pakalnina (1962-) s’inscrit clairement dans une veine de documentaire poétique et son œuvre est régulièrement projetée dans les festivals consacrés aux documentaires baltes, mais aussi au Festival de Cannes ou à la Mostra de Venise. C’est finalement une réalisatrice qui porte le documentaire letton sur la scène internationale.
Publié le 02/02/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Latvia's Cultural Canon
Le Canon culturel letton est un recueil des œuvres d’art et du patrimoine culturel les plus remarquables et les plus significatives. Il comprend les trésors de la culture lettone dans divers domaines qui font la fierté des Letton·nes et qui a pour but de constituer le fondement de l’expérience culturelle et du sentiment d’appartenance à la Lettonie pour chaque résident·e letton·ne.
Les fiches des œuvres comportent de nombreuses informations et parfois un accès au film.
Le site est disponible en trois langues letton, anglais et allemand.
Filmas.lv | Portail national du cinéma
Le portail www.filmas.lv, créé par le Centre national du film et le Centre des systèmes d’information culturelle offre diverses possibilités de découvrir le cinéma letton. Le site propose un catalogue de films, des articles d’actualité, des portraits de 7199 personnalités du monde du cinéma… et quelques longs métrages ou courts métrages (fictions, documentaires et films d’animation), sous-titrés en anglais et parfois dans d’autres langues, à visionner en ligne.
« L’influence de Vertov sur les documentaristes lettons des années 1960. Un projet d’organisation collective du filmage en héritage », par Irina Tcherneva | 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 85 | 2018, 72-99
Cette étude examine le rôle qu’ont joué les écrits de Vertov dans les années 1960, au moment même où ils étaient redécouverts en URSS, dans un studio bien précis du pays, celui de Riga en Lettonie et sur l’impulsion de deux cinéastes en particulier, Uldis Brauns et Herz Franks.
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