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Penser sous toutes ses formes

La pensée est-elle contrainte par les espaces dans lesquels elle se déploie ? Prend-elle la forme des objets qu’elle analyse ? Aurélie Mouton-Rezzouk, Flore Garcin-Marou et François Mairesse ont fait de ces questions un programme de recherche universitaire, « Ces lieux où l’on pense », qui envisage les théâtres, musées et bibliothèques comme des espaces permettant de stimuler une pensée singulière.
Aurélie Mouton-Rezzouk et Flore Garcin-Marou sont spécialisées en études théâtrales, la première s’intéresse également aux musées et la seconde dispose d’une formation en philosophie. François Mairesse est muséologue. Ensemble, ils ont l’intuition que les gestes impliqués par la fréquentation d’institutions comme les musées, les théâtres et les bibliothèques influent sur la manière dont s’élabore une réflexion sur les objets qui y sont présentés.

De quelle manière la pensée est-elle stimulée ou modelée par l’organisation spatiale et les offres – tant scénographiques, muséologiques que bibliothéconomiques – des institutions culturelles ? La question s’adresse à la fois au public qui fréquente des lieux culturels et à ceux qui y travaillent. Autre présupposé de cette réflexion : ce à quoi l’on pense, comment et pourquoi, est historiquement défini et évolue dans le temps.

Où pense-t-on ?

Aurélie Mouton-Rezzouk, Flore Garcin-Marou et François Mairesse se demandent d’abord comment, dans les institutions culturelles, une pensée singulière est aujourd’hui encouragée. Ils constatent de nombreux points de confluence entre théâtres, musées et bibliothèques : tous ces espaces sont engagés, avec différents moyens, dans des propositions de médiation culturelles (spectacles, lectures, conférences, ateliers, etc.) qui induisent une organisation et une réception collective.

Les théâtres proposent ainsi souvent, en plus des représentations, des rencontres destinées à engager une réflexion sur l’art, la société et sa dimension politique. Les musées, eux, se définissent comme des lieux pour penser les disciplines scientifiques et artistiques. Les bibliothèques, enfin, sont des espaces de travail où s’élabore une réflexion individuelle et où des échanges peuvent avoir lieu. L’existence d’espaces ouverts dédiés à l’émergence d’une pensée paraît fondamentale aux chercheurs.
 
Des femmes et des hommes déambulent entre des fils.
Paul_Henri pour Pixabay

Une collection de lieux

À travers des ateliers, à l’université mais aussi dans des institutions partenaires, et des publications, le groupe de travail « Ces lieux où l’on pense » affiche deux ambitions : d’une part, recueillir des données, depuis l’intention de départ d’une personne proposant un dispositif particulier (exposition, manifestation, atelier…) jusqu’aux manières dont le public s’approprie cette proposition ; d’autre part, inventer et proposer de manière collective de nouvelles façons de faire, de nouveaux dispositifs.

Un des premiers partenaires de la recherche est le musée Gadagne des arts de la marionnette à Lyon. Un travail de redéfinition du parcours au sein des collections permanentes du musée donne aux chercheurs l’occasion d’analyser la manière dont l’espace est construit pour engager une réflexion sur les objets particuliers qui sont exposés.

Lors d’un colloque en juin 2018, de nombreux contributeurs ont également été appelés à présenter des lieux qui leur semblent propices au développement d’une pensée singulière. En plus des institutions comme les théâtres s’ajoutent de nouvelles propositions : les spectacles eux-mêmes sont notamment envisagés comme des dispositifs éphémères de déploiement de la pensée.

La Bibliothèque publique d’information devient un lieu d’étude à compter du printemps 2018. Cette collaboration débouche sur la mise en place d’un cycle de conférences axé sur les processus de création artistique.

La pensée comme performance

La réflexion des chercheurs ne se veut pas abstraite. Bien au contraire, elle part d’une matière très concrète. Comment la création scénographique émerge-t-elle à partir de l’espace d’un plateau de scène ? comment peut-on penser à la fois l’abstraction et l’épaisseur lorsqu’on est peintre ? Dans un musée historique, le processus d’exposition oblige à penser l’histoire dans un geste concret d’adresse aux visiteurs. Dans chaque situation, des espaces, des mots-clés, des gestes, des points d’attention, structurent la réflexion. Ils donnent à la pensée un cadre et des objets particuliers.
À l’inverse, certains mots permettent d’engager une réflexion transversale sur des supports différents : par exemple, qu’est-ce que la dramaturgie, quand elle s’applique au théâtre, au cinéma, voire à la musique ou à un espace d’exposition ?

L’intrication des perceptions, de l’émotion et de la réflexion est, pour François Mairesse, Aurélie Mouton-Rezzouk et Flore Garcin-Marou, ce qui permet à l’événement de pensée d’émerger. Dans le domaine artistique en particulier, l’émotion est le point de départ d’une pensée d’abord ténue qui peu à peu prend forme, se précise, se structure. Et l’émotion sera le point d’aboutissement autour duquel le public pourra se retrouver et rencontrer l’artiste.

Sébastien Gaudelus et Caroline Raynaud, Bpi
Article initialement paru dans de ligne en ligne n°29
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