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La gesticulation est un sport de combat

Avez-vous déjà assisté à une conférence gesticulée ? Cette forme scénique mélange savoir, expérience individuelle et humour, et offre une perspective politique dans la grande tradition de l’éducation populaire. Franck Lepage a été le premier à l’expérimenter et à la diffuser.
Quand Franck Lepage arrive sur scène, un poireau à la main, on se dit qu’on va assister à une conférence d’un genre particulier. Pour autant, ses conférences gesticulées ne « brassent pas de l’air » ! Se revendiquant de l’éducation populaire, elles s’appuient sur un savoir issu de l’expérience individuelle. Elles rencontrent aujourd’hui un énorme succès qui dépasse le cercle des militants. Pourtant, rien n’était prémédité. Elles sont avant tout le fruit de hasards et d’heureuses rencontres.
Tout commence au début des années 2000. Après douze ans passés dans une fédération d’éducation populaire, Franck Lepage est licencié. Il veut alors raconter tout ce qu’il a compris. Pas faire un spectacle, mais tout dire et puis se taire. Il a besoin, a-t-il calculé, de soixante-douze heures. André Benedetto, l’homme de théâtre, lui apporte son soutien et, mine de rien, le cadre. C’est en 2005, puis en 2006, dans le Festival d’Avignon que la forme émerge, presque malgré lui. Franck Lepage travaille les introductions et les chutes, introduit de l’humour et resserre son propos. Il se concentre sur les trois thématiques qui lui tiennent à cœur : le langage, la culture et la rencontre avec Christiane Faure, figure oubliée de l’éducation populaire de l’après-guerre. Celui qui était habitué à prendre la parole devant un public de notables, connaît l’angoisse devant une assemblée de quatorze personnes. « J’étais en train de comprendre tout doucement ce qu’on appelle aujourd’hui les conférences gesticulées. Tu n’as plus la casquette de l’expert, la protection de l’institution pour laquelle tu travailles. Tu t’exposes au jugement sur ta personne ». Ce que Franck Lepage expose alors dans son spectacle éponyme, c’est son constat d’échec : « L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu ! »

Tous conférenciers, tous gesticulateurs

Franck Lepage
© Franck Lepage
L’affaire aurait dû en rester là et Franck Lepage regagner la Bretagne où il a en 2007, avec d’autres, créé une Société coopérative et participative. « La Scop Le Pavé est une coopérative de formation politique qui fait du diagnostic de politique locale et de la déformation continue, pas de la production de spectacles », explique-t-il. Mais la conférence plaît. Elle est demandée un peu partout en France. Elle amène des contacts, des contrats... Selon le principe de non-spécialisation qui régit la coopérative, chacun fait donc sa conférence gesticulée. Qui sur le pétrole, qui sur le management... Mais pas question de tomber dans le café-théâtre ! La conférence est toujours associée à un atelier de désintoxication où l’on traque derrière les figures de styles et la rhétorique les « faux-amis ». La dernière étape est franchie quand Franck Lepage propose à des spectateurs de faire, à leur tour, leur conférence gesticulée. Les membres du Pavé ont alors le sentiment d’avoir trouvé, par hasard, une forme que chacun peut parfaitement s’approprier et dotée d’une efficacité évidente. « La conférence gesticulée, ce n’est pas un exercice théâtral », insiste Franck Lepage, « ni une théorie. C’est une théorie incarnée et ça fait toute la différence ». Si tout un chacun peut faire sa conférence gesticulée, c’est la figure de l’assistante sociale qu’il convoque le plus souvent. « Il faut imaginer une assistante sociale qui part à la retraite, elle a trente-cinq ans de savoir politique qui ne sont pas reconnus. Elle n’est pas du CNRS, elle n’est pas sociologue. Mais quand elle parle de son métier, elle est captivante. Elle raconte toutes les ficelles de l’action sociale. Si elle décide de faire un objet partageable spectaculaire de deux heures, elle rassemble tout son savoir politique et, en faisant cela, elle fait de l’éducation populaire ». 

Dépassé par le succès

La formation aux conférences gesticulées repose sur un ensemble d’exercices empruntés entre autres à l’entrainement mental élaboré par Joffre Dumazedier, autre figure de l’éducation populaire, au théâtre (Ricardo Montserrat) et à la rhétorique. « Très vite, les gens vont construire un récit avec des éléments qu’a priori ils ne pensaient pas incorporer », précise Franck Lepage. Car malgré le mot conférence, plus que d’exposés classiques, il s’agit bien de récits, nourris d’autobiographie. Mais celle-ci reste uniquement dans un registre politique. Chaque année, plusieurs dizaines de nouvelles conférences gesticulées sont ainsi produites en France. Et les demandes viennent à présent de Suisse, de Belgique et du Québec. Franck Lepage avoue être un peu dépassé par ce succès. Ces vraies-fausses conférences ont su plaire aux rieurs. Leurs mises en ligne sur Youtube, souvent à l’insu de l’intéressé, ont considérablement élargi et rajeuni le public. La séquence où Franck Lepage improvise des discours à partir d’un même corpus de mots tirés au sort a été vue plus de 360 000 fois. Mais il n’est pas dupe : « Le truc va nous échapper. Je suis sûr que les gens qui font du coaching en entreprise vont s’en servir pour faire ce que nous combattons ». En attendant, Franck Lepage continue sa geste d’éducation citoyenne qui invente, à sa façon, un art véritablement populaire.

Article paru initialement dans le n°12 du magazine de ligne en ligne
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