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Interview
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« La folie est une affaire de parole »

Portraits superposés de Freud et Lacan
Lacan/Freud © Jazbeck
Clotilde Leguil est psychanalyste et professeure des universités à Paris-8. Conseillère scientifique du cycle Psychiatrie, psychanalyse et malaise social, elle défend la place de la parole dans la prise en charge psychiatrique.

Quels sont vos principaux thèmes de recherche ?

J’ai été amenée à travailler sur la folie et le malaise dans la civilisation au XXIe siècle, l’approche contemporaine du traumatisme psychique, l’avenir de la psychiatrie à l’heure de la souveraineté des neurosciences. J’ai traité ces questions notamment dans mon dernier essai « Je », Une traversée des identités, et nous les aborderons dans le cycle en évoquant la psychiatrie la plus contemporaine, celle du traumatisme de guerre, des addictions, des passages à l’acte et des errances des sujets contemporains.

Pour s’orienter dans l’expérience de la folie, les notions de sujet, d’inconscient, de désir et de pulsion, telles que Lacan les a introduites en psychanalyse et redéfinies après Freud, restent des boussoles. Considérer celui qui parle comme un sujet qui témoigne de ce qui lui arrive, quand bien même ce qui lui arrive l’amènerait à ne plus pouvoir trouver sa place auprès de l’Autre, relève d’une éthique qui est celle de la psychanalyse. Lacan a introduit une référence à la parole et au langage au sein même de la clinique psychiatrique pour défendre une approche inédite. La folie est une affaire de parole.
On pourrait même dire avec lui que les maladies auxquelles on a affaire en psychanalyse sont des « maladies de la parole ». Il est donc question de parler avec celles ou ceux qui sont dits fous, afin de tenter d’apercevoir le point qui les conduit à se sentir exclus du langage et à délirer sur leur être. La question est de savoir si notre société, faisant valoir les neurosciences et le cognitivisme comme horizon indépassable, a encore envie de parler et d’écouter ceux qui ont affaire à cette béance au cœur de leur être qu’est l’expérience de la folie.

Comment la folie vous semble-t-elle être considérée aujourd’hui ?

Elle est de plus en plus considérée comme relevant d’un déterminisme organique (génétique ou neurologique). On navigue entre une approche purement comportementale (qui peut être complétée par l’idée d’un déterminisme sociologique) et une approche scientiste. Alors que Lacan a fait valoir la « causalité psychique » comme un type de causalité indépendant de l’organisme, le discours dominant actuel va plutôt dans le sens d’une disparition de toute causalité psychique.
La psychiatrie est en passe de perdre son autonomie, en même temps qu’elle se coupe de l’apport de la psychanalyse. Là où il y a le sujet, on voudrait aujourd’hui qu’il n’y ait plus que le cerveau. Suffit-il de traduire la folie en termes physicochimiques pour la résorber ? Ce n’est pas certain.

La noblesse de la psychiatrie réside dans une clinique spécifique, capable de faire valoir la signification des symptômes et leur articulation avec l’histoire d’un sujet. Cette clinique s’apprend en allant à la rencontre du fou. L’approche des neurosciences revient, elle, à exclure la dimension du sujet et à faire du « fou » un malade ou un handicapé, qui n’a rien à dire en propre de sa maladie. Il suffirait qu’il se soumette à un protocole de soins médicamenteux, ou à un certain nombre d’examens permettant d’observer son fonctionnement cérébral, pour pouvoir continuer à vivre.
Or l’usage des médicaments, nécessaires pour apaiser la douleur morale, ne signifie pas pour autant qu’il faille mettre la parole entre parenthèses. Nous avons tout intérêt à parler à ceux qui ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils disent et ce qu’ils font, afin de leur permettre de se loger dans le monde. C’est peut-être cette démission-là qu’il s’agit d’interroger aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait que la valeur de la parole disparaît au profit d’un rapport scientiste à la folie ?
Un visage et son squelette dessinés
CC0 Creative Commons - DasWortgewand pour Pixabay

Quels sont les apports de la psychanalyse à la psychiatrie ?

Ils sont fondamentaux et ce cycle de conférences sera l’occasion de le rappeler.
L’apport inédit de Freud a été celui de « traumatisme psychique ». Freud a montré qu’il existait une forme de trauma, qui ne relevait pas de la causalité organique, mais qui relevait du psychique pur. Le traumatisme psychique ne peut s’aborder qu’à partir de la parole de celui qui en souffre. L’événement traumatique est celui qui laisse des traces ineffaçables. Il s’agit de savoir comment déchiffrer ces traces et les faire entrer dans le discours.
Freud a révolutionné le rapport au psychisme en découvrant l’inconscient, Lacan a montré que la dimension de l’inconscient s’abordait à partir de la parole et du langage. La clinique psychiatrique avec Lacan s’est orientée sur la parole du patient comme parole de vérité. Lorsque le fou parle de ses hallucinations, il ne s’agit pas de savoir s’il sait que ce sont des hallucinations, mais de voir en quoi il est concerné personnellement par les phénomènes qui l’assaillent. Lacan a démontré que la folie, que Freud appelait la psychose, ne signifiait pas désadaptation à la réalité, mais faille dans le rapport au « symbolique », c’est-à-dire au sens que le patient donne à son discours.

La psychanalyse apporte donc à la psychiatrie des repères cliniques sur l’état du patient basés sur des troubles psychiques (névrose, psychose, perversion) mais aussi une orientation vers le sujet, inédite. Se repérer sur des items du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), ce n’est pas la même chose que de se repérer sur des signifiants, des bizarreries de l’énonciation, des discontinuités dans l’histoire d’un sujet, des mauvaises rencontres conduisant à des passages à l’acte. La psychanalyse conduit à une approche historisante, diachronique et subjectivante, qui restitue un sens là où il semblait qu’il n’y en eût aucun. Elle considère aussi que chaque être est responsable de ce qu’il fait de sa pulsion de mort et en ce sens que chaque sujet peut répondre de ses actes.

Propos recueillis par Isabelle Bastian-Dupleix et Marie-Hélène Gatto
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°27
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psychiatrie
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