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Interview
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« Saint-Alban, la plus belle des aventures de la psychiatrie ! »

Portrait souriant d'Éric Favereau
Éric Favereau by Matthieu Riegler, CC BY 3.0, WikiCommons, 2012
L’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole, en Lozère, est considéré comme le berceau de la psychothérapie institutionnelle. Éric Favereau, journaliste à Libération où il est responsable des sujets « santé », revient sur cette expérience singulière qui doit beaucoup à un réfugié républicain catalan, le docteur François Tosquelles.

Quel a été l’apport de Saint-Alban dans l’histoire de la prise en charge psychiatrique ?

C’est un non à la fatalité. Et c’est un refuge hospitalier à la folie. Mais ce qui marque d’abord l’histoire de la prise en charge psychiatrique à Saint-Alban, c’est la notion de résistance. Et d’abord résistance à la faim. Se nourrir et nourrir. Quand le docteur François Tosquelles, réfugié de la guerre d’Espagne, arrive en 1940 dans cet établissement, sa première tâche est une évidence : nourrir, alimenter.

Alors que dans les hôpitaux psychiatriques, près de 40 000 malades vont mourir de faim durant la Seconde Guerre mondiale, à Saint-Alban il y en aura très peu. « On a fait tout ce que l’on pouvait », racontera François Tosquelles. « On a mis les malades pour faire le marché noir, on a fait aux malades des expositions de champignons pour apprendre à les reconnaître. »
François Tosquelles sur un toit de Saint-Alban avec un bateau d’Auguste Forestier, mai 1948
François Tosquelles sur un toit de Saint-Alban avec un bateau d’Auguste Forestier, mai 1948. © Archives de la famille Tosquelles. Photo : Romain Vigouroux 

Quelle importance ont eu les contextes historique et géographique ?

Ils sont essentiels. L’hôpital de Saint-Alban est une vieille bâtisse aux murs solides du 14e siècle, il a été détruit, puis reconstruit. En 1838, la loi, qui allait façonner pendant près de deux siècles la psychiatrie française, prévoit que tout département doit avoir son hôpital psychiatrique. En Lozère, ce sera donc Saint-Alban. Des fous dans le château, et dans une ferme voisine. Au village de Saint-Alban, on ne voulait pas trop voir ces fous. Ils devaient rester derrière leurs murs. En 1935, une épidémie de typhoïde va changer légèrement la donne. Les fous vont ainsi sortir de l’asile pour venir en aide aux fermes alentour, les paysans ne pouvant plus travailler dans les champs. Certains s’affairent dans le village à la confection de sabots ou de jouets. Les infirmiers, eux, découvrent le fait de faire des piqûres, et non plus du simple gardiennage.

En 1940, François Tosquelles en débarquant dans ce lieu à part, comprend tout de suite l’importance de ce territoire et de sa population, un territoire traversé par une guerre civile ancienne, mais encore sensible, entre protestants et catholiques. Pour lui, les délires présents chez ces deux peuplements se révèlent vite très différents. Au sud, chez les huguenots cévenols, on voit plus « de schizophrénies fleuries de très beaux délires, ils connaissent la valeur de la création de la parole, ils avaient des hallucinations auditives ». Et au nord, chez les catholiques, les troubles correspondent à la schizophrénie simple. « Ils ne disaient rien, ni ne faisaient rien. Paresseux. Il n’y avait pas moyen de les faire bouger. »

C’est là, au bout du monde, marqué par la force du paysage, que le docteur Tosquelles, le réfugié, l’exclu, arrive avec son accent impossible et sa petite valise. Et il va façonner la plus belle des aventures de la psychiatrie.

Que reste-t-il de cette expérience ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de murs à l’hôpital de Saint-Alban. Tout a été cassé, ouvert, et au centre il y a un vaste parking pour le personnel. Cette image est un peu le symbole de ce qui reste de cette histoire magnifique. C’est fini ou presque. Les murs sont ailleurs, le temps est aux médicaments et aux neurosciences, mais il y aura toujours besoin de lieux pour accueillir la folie.

Propos recueillis par Marie-Hélène Gatto, Bpi
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°28

Tags :
psychiatrie
thérapie
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