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L’intelligence des plantes en question

Si les plantes ne sont pas les êtres inertes et passifs que nous pensions, faut-il pour autant envisager de leur part une intelligence ? C’est la question que pose Jacques Tassin, écologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et conseiller scientifique du cycle « L’intelligence des plantes » qui se tient à la Bibliothèque publique d'information en 2020.
L’hypothèse d’une intelligence végétale, fondée sur une intuition de Charles Darwin, a été reprise par une discipline controversée, la « neurobiologie végétale ». Celle-ci se fonde sur des analogies entre le fonctionnement et la forme des vascularisations et des arborescences végétales, et ceux des systèmes nerveux animaux.
Par défaut de preuves directes d’une telle intelligence, la neurobiologie végétale s’appuie indirectement sur la reconnaissance d’une « sensibilité », d’une forte capacité à « collaborer » avec les autres êtres vivants, ainsi que d’une « mémoire ». Mais pour chacun de ces points, s’agissant de termes ambivalents dans la mesure où nous les envisageons usuellement dans un registre humain, qu’en est-il vraiment ?
 
La cuscute oriente sa croissance pour s’étendre vers les plantes qu’elle peut parasiter,
La cuscute oriente sa croissance pour s’étendre vers les plantes qu’elle peut parasiter, par détection chimique de ces derniers ; mais ceci n’est pas la manifestation d’une intelligence.

Cuscuta pentagona, riparian bottoms of the Rolling Fork, at Cedar Bluff road bridge west of Gillham, Sevier County, Arkansas – Mason Brock, domaine public sur Wikicommons

La sensibilité végétale

L’un des archétypes de la sensibilité végétale, dans le savoir populaire, est représenté par la sensitive, qui reploie ses folioles quand nous les effleurons du doigt. Aussitôt, nous songeons à un réflexe de douleur ou de timidité. Mais la sensibilité dont il s’agit ici demeure purement tactile.
De même, la cuscute est capable de repérer à distance la plante-hôte qu’elle parasitera. Il s’agit, cette fois, d’une sensibilité chimique. Ne nous y trompons pas : la plante est fortement sensible à son environnement et à ses variations, qu’elle est capable d’appréhender. Mais cette sensibilité ne relève d’aucun psychisme, et ne saurait soutenir l’hypothèse d’une intelligence.

Des collaborations entre espèces

Les plantes nouent avec les autres êtres vivants d’intenses collaborations, mobilisant bactéries, champignons, insectes, vertébrés et autres plantes. Il est donc tentant de voir là le fruit d’une intelligence.
Cette approche interprète cependant les processus évolutifs, au fil desquels ces collaborations se sont tissées, comme le fruit d’une intelligence supérieure, ou « dessein intelligent ». Nous quittons alors le champ de la science pour rejoindre celui de la croyance. De même, l’idée que les arbres communiquent entre eux de manière intentionnelle, au service d’une véritable collaboration sociale, n’est pas validée par la science.
 
La sensitive réagit à un stimulus « tactile », mais le processus de reploiement des feuilles ne recouvre ni douleur, ni intelligence.
La sensitive réagit à un stimulus « tactile », mais le processus de reploiement des feuilles ne recouvre ni douleur, ni intelligence.

Mimosa pudica - KrishnenduPramanick pour Pixabay, CC BY-NC-SA 4.0

Une mémoire des plantes ?

Qu’en est-il enfin de la mémoire, condition même de l’intelligence, et dont on parle parfois à propos des plantes ? Pour qu’il y ait « mémoire » végétale, il faudrait que les plantes soient aptes à puiser dans le souvenir d’expériences passées. Or, rien ne le montre.
Certes, les expérimentations conduites en la matière révèlent des réponses physiologiques maintenues durant quelques secondes à quelques semaines à la suite de traumatismes. Mais ces réponses, aussi durables soient-elles, ne traduisent pas une mémoire proprement dite.
 
Pour une grande part, l’octroi d’une intelligence chez la plante se nourrit de surinterprétations hâtives. La polysémie des termes qui sont rattachés à cette idée (sensibilité, communication, mémoire) n’y est pas étrangère.
Les plantes ne sont pas celles que nous voudrions qu’elles soient. Tout montre que l’intelligence n’est pas nécessaire aux végétaux, qui représentent l’essentiel de la masse vivante terrestre et ont investi presque tous les recoins du globe. Les plantes, décidément, ressemblent bien peu aux hommes. Mais n’est-ce pas là, comme le répète inlassablement le botaniste Francis Hallé, le symbole même d’une altérité qu’il nous faut apprendre à aimer comme telle ?
 
Jacques Tassin