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Sergueï Loznitsa, cinéaste et lecteur

Le réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa est un lecteur compulsif, abreuvé de littérature russe. Cette passion littéraire imprègne plusieurs de ses films. Alors que la Cinémathèque du documentaire à la Bpi lui consacre une rétrospective au début de l'année 2020, Sergueï Loznitsa nous parle de la manière dont la lecture d’Anton Tchekhov, Nicolas Gogol ou Joseph Brodsky se lie à son processus de création.
Sergueï Loznitsa porte une grande attention à la langue et à la (dé)construction des discours. Son approche formaliste des images et des sons l’éloigne néanmoins des schémas narratifs romanesques et des figures rhétoriques de la poésie. En revanche, lire lui inspire des atmosphères, des thèmes et des personnages au sein desquels résonne « l’âme russe » décrite dans les romans de Nicolas Gogol ou Fiodor Dostoïevski. Sergueï Loznitsa explique :
« Il est très difficile de comparer le cinéma et la littérature. Ce sont deux domaines différents. Mais tous les artistes qui évoluent au sein d'une culture singulière, comme la culture russe, s'emparent de motifs, de situations et de sujets qui lui sont propres. Tolstoï, Gogol, Platonov, Tchekhov sont des romanciers et des poètes incontournables. Nicolas Gogol est l'un de mes auteurs favoris. Dans mes films, il y a parfois des situations et des personnages grotesques ou de l’humour noir comme dans certains de ses poèmes ou de ses nouvelles.

La langue russe vit dans ces textes. Depuis quelques années, je n’évolue plus dans un environnement où j'entends du russe au quotidien. Je me rends compte que j'utilise une langue vieille de vingt ou vingt-cinq ans. Je me souviens qu'en Crimée, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, vivait une population italienne qui parlait un dialecte génois du 15e siècle. Staline les a envoyés en Italie ou au goulag. Il les a chassés du territoire et ce dialecte a été perdu.

Les arts permettent de conserver les qualités de la langue russe. Dans mes films, je ne sais jamais sous quelle forme cela va resurgir. Parfois, des personnages commencent à discuter dans ma tête quand je suis en train de rédiger un scénario. Après coup, je réalise que le dialogue et les personnages sont inspirés des Âmes mortes de Gogol, ou des Possédés de Dostoïevski. Ce qui est beau avec un livre, c'est que ça fixe le moment, comme le cinéma. »
Un enfant dort sur les genoux de sa mère.
Sergueï Loznitsa, L’Attente © Studio Okno, 2000

L’Attente, un rêve russe

Le documentaire L’Attente (2000) montre une foule endormie dans une salle d’attente, par une série de longs plans filmés dans un noir et blanc très doux. Le son évoque le contraste entre le sommeil des personnages et le monde extérieur, notamment à travers le bruit récurrent d’un train avançant à vive allure. Sergueï Loznitsa reconnaît que le poème Élégie à John Donne, écrit par le poète russe Joseph Brodsky en 1966, a été l’une de ses inspirations lors de la réalisation du film :
« Élégie à John Donne commence par une image : le poète anglais du début du 17e siècle John Donne “s’est endormi et tout dort autour de lui”. Le poème part de ce point pour engendrer une évocation du cosmos. L’Attente s’inscrit dans ce mouvement, mais le film n’est pas seulement inspiré par le poème de Joseph Brodsky. Le songe et le fait d’être bloqué dans un espace-temps onirique sont des thèmes récurrents dans la littérature russe. L’éternel endormi, Ilya Mouromets, est un héros de légende. Il est le sujet de nombreux contes qui reposent sur l’espoir que tout s’arrange à son réveil.

J’ai aussi puisé dans la métaphore historique du réveil qui a lieu lors des révolutions ou des changements soudains, comme pendant le règne de Pierre le Grand à la fin du 17e siècle. Quelques temps après ces sursauts, un rendormissement a souvent lieu. Ça a été le cas dans les années quatre-vingt-dix : il y a eu un mouvement de réveil, puis tout est parti, enseveli sous la neige.  Tout s’est arrêté, tout a disparu dans le néant.

Alors que je songeais à réaliser un film sur le sujet, je suis tombé sur cette cahute. J’ai vu cet espace endormi, j’ai entendu ce train à grande vitesse. Soudain, tout cela a résonné en moi et j’ai senti avec bonheur cette structure mythologique prendre corps. Voilà comment le film a surgi. »
 Traduction depuis le russe par Clélia Frouté.